"La vocifération des chrétiens de Civitas"

La semaine dernière, un nombre appréciable de "restaurateurs" de "Civitas" – la cité catholique – s'était réuni dans l'enthousiasme, place de l'Alma, pendant qu'à quelques pas de là , au Théâtre du Rond-Point, se jouait la pièce de Rodrigo Garcia "Golgotha picnic" .

Un des prêtres qui animait le cortège, disciple de monseigneur Lefèbvre, tenait des propos qui permettaient de comprendre enfin, en toute clarté, qui était le responsable du malaise effrayant accablant la France, fille ainée de l'Eglise. Ce responsable avait un nom, connu depuis des millénaires, qui retrouvait hier sa fraicheur d'antan : ce nom était celui de "Satan". C'était lui qui était responsable du fait que le Théâtre du Rond-Point puisse recevoir des subventions du ministère, afin de monter et de montrer des œuvres diaboliques visant à blasphémer le Christ. Naturellement, expliquait ce prêtre, Satan était également responsable de Descartes, de Rousseau, et de toute la clique de penseurs qui, au nom d'une liberté soit disant donnée par Dieu (le libre arbitre), considérait que l'homme pouvait être un créateur. Pourquoi ne pas sourire devant ce discour, qui, après tout, pourrait sembler comique ? Pour plusieurs raisons. La première apparaît quand nous apprenons que le mentor de ces catholiques de Civitas est Alain Escada qui a toujours eu des liens politiques avec l'extrême droite, et qui se vantait d'avoir reçu un mail du député UMP, Pierre Remiller, lui apprenant l'existence d'une liste de 56 députés signataires d'une pétition contre la christianophobie.

Alain Escada en tant que bras armé de l'abbé Régis de Cacqueray – chef de la fraternité de saint Pie X – n'est pas tout à fait en odeur de sainteté avec l'archevêque de Paris, qui n'est pas un sympathisant des catholiques Lefebvristes, et qui a proposé aux chrétiens de Notre-Dame de prier et de parler en disant en quoi, après avoir vu "Golgotha picnic", ils étaient choqués ou réticents. En ce point il y a un discord radical entre les chrétiens qui fréquentent Notre-Dame et ceux de Civitas, qui fréquentent Saint-Nicolas-du-Chardonnet : on apprend en effet, avec stupeur, que ceux là même qui portent l'indignation contre le Théâtre du Rond-Point au plus haut, se refusent en fait à voir le spectacle "Golgotha picnic". Dès lors, cette question se pose : pourquoi ne pas juger par soit-même de la manifestation de Satan et de son action blasphématoire ? Les catholiques de Civitas n'auraient-ils pas confiance dans leur propre jugement ? A moins de penser qu'ils ne disposent pas d'une connaissance spirituelle suffisante pour soutenir leur objection ? Il semblerait en effet qu'ils auraient un rapport simplifié aux textes sacrés, et qu'ils seraient dispensés d'une connaissance approfondie des évangiles.

Il y a encore une autre éventualité : serait-il possible que la véhémence à laquelle se laissent aller certains d'entre eux, puisse tenir à la fascination pour la vocifération à laquelle il leur est proposé de se laisser aller ? Il s'agit à cet égard de comprendre de quoi est fait le pouvoir du cri qui est dans la voix. Cette énigme tient au fait qu'un sujet puisse être subjugué par sa propre voix quand elle n'est plus sous le joug de la parole : la voix s'émancipant de la parole devient en effet vocifération. Cessant d'être mesurée par le sens elle acquière un pouvoir incommensurable sur l'esprit critique.

Cette voix ne nous évoque-t-elle pas le pouvoir immense qu'urent les vociférations d'un Céline sur la génération qui connut la collaboration. N'y a-t-il pas une grande pertinence dans la façon dont Julien Gracq compare la voix de Céline, sa flute, à la flute des preneurs de rats qui, au Moyen-Age, entraînait des milliers de rats, de ratés, derrière elle. Difficile en ce point de ne pas évoquer le pouvoir de ces flutes humaines lorsqu'elles s'incarnèrent dans les voix de ces deux grands meneurs de rats que furent Hitler et Mussolini.

La vocifération expose immédiatement au blasphème. Alors qu'au moyen âge le blasphème portait sur le fait de donner un nom à l'être indicible de dieu, aujourd'hui le blasphème raciste consiste à nommer l'être humain… et cet "être" est sale.

Concluons : peut-on imaginer ce qui aurait pu se passer si les chrétiens de Civitas, huant "Golgotha picnic", avaient assisté au spectacle ? N'auraient-ils pas été stupéfaits d'entendre que le spectacle se terminait par l'œuvre musicale de Haydn Les sept dernières paroles de Jésus donnant à entendre, ce que la musque seule peut faire entendre : non pas ce que le christ à dit, mais ce qu'il n'a pas dit ; un silence inouï, précédant son agonie par lequel il adressait, pour la dernière fois aux hommes ses sept dernières paroles, auxquelles Garcia, traduisant Haydn, donne la signifiance suivante : "Faites comme moi, sautez dans le vide du silence et de la solitude, livrez vous à l'extase solitaire… Je ne vous dis pas sautez par la fenêtre, je vous dis : sautez à l'intérieur de vous-même, jouissez de la chute, ne laissez personne vous déranger, la solitude est tout ce dont vous êtes assurés…"

Qui, en prenant le risque d'entendre cette musique de Haydn, traduite par ces paroles de Garcia, pourrait oser vociférer que ces paroles ont été écrites par un esprit satanique, pour un théâtre subventionné par Satan ?


Alain Didier-Weill est l'auteur de Quartier Lacan (Flammarion, 2010) et Un mystère plus lointain que l'inconscient (Aubier, 2010).

Alain Didier-Weill, psychanalyste