Trois conférences données au séminaire de Lacan

     - 1ère conférence :

"Quand la musique nous entend : contribution à la question de la pulsion invoquante" prononcée au séminaire de Lacan "L'Insu que sait de l'unebévue s'aile a moure" le 21 décembre 1976.

Cette conférence est publiée in Lila et la lumière de Vermeer, Denoël, Paris, 2003.

Première conférence de Lacan : "quand la musique nous entend : contribution à la question de la pulsion invoquante"
21 décembre 1976
Quand la musique nous entend_1.pdf
Document Adobe Acrobat [230.5 KB]

     - 2ème conférence :

"De la passe et les trois déplacements du sujet" prononcée au séminaire de Lacan "L'insu que sait de l'unebévue s'aile a moure" le 8 février 1977.

Une rumeur circule depuis quelque temps à l’école freudienne : le résultat de la passe  qui est à l’exercice depuis près de dix ans ne répondrait pas à l’espoir que l’on aurait été en droit d’attendre d’elle (1).

     Dans la mesure où la passe – et je ne désigne pas par là  la procédure institutionnelle – me paraît être la dimension par laquelle l’avenir de la psychanalyse peut être préservée.

J’ai essayé, en me laissant enseigner par le séminaire sur la lettre volée, de tirer les conséquences de cet enseignement : conséquences me paraissant ne pas pouvoir être  sans effet pour l’intelligibilité de ce qui est en jeu dans la passe.

       C’est ainsi qu’il m’a semblé qu’il y avait peut être à substituer au circuit de l’actuel procès institutionnel, un autre circuit , qui aurait pour fonction de permettre que le court-circuitage  dont le véritable destinataire de la « lettre en souffrance » (le Roi) se trouve être frappé, ne soit pas inexorable .

       N'y aurait-il pas, en effet, dans la procédure institutionnelle de la passe quelque chose qui se prêterait à ce que les signifiants du Passant, du fait d’un court-circuit articulable à celui de la lettre en souffrance, ne parviennent pas à leur véritable destinataire ? C’est du parti pris de poser une articulation entre le problème de la passe et celui de la lettre volée que m’est ainsi venue une fiction que je vais maintenant vous soumettre : si , ce qui contribue à entretenir le court-circuit du signifiant en souffrance est attribuable au maintien de cette position subjective que Lacan repère comme le deuxième Temps logique de cette politique de « l’Autruiche » où la reine, puis le ministre et Dupin, se relaient, que se passerait-il dans le conte de Poe si par une nouvelle fiction on y injectait un nouveau personnage qui, à un moment donné de la progression dramatique, n’obéirait plus, lui, à la loi de la politique de « l’Autruiche » ?

      Mon hypothèse va donc consister à examiner comment pourrait se passer la circulation de la lettre volée si elle se trouvait tomber en possession de ce nouveau personnage que, si vous le voulez bien, je baptiserais, pour la commodité de l’exposé, du nom de Bozeff. Je vais essayer de démontrer comment, a partir du moment où il rompra la politique de « l’Autruiche », Bozeff sera, de ne plus rester fixé à cette place du deuxième temps logique, en position de se laisser déplacer par le signifiant : dans la mesure où se déplacement de Bozeff va se faire par bonds successifs, trois exactement, je serais amené à écrire ces trois sauts comme les mouvements qui le feront passer.

 

-----------------------------------------------------------------------------------------

(1) De ce texte, énoncé le 8 février 1977 au séminaire de Jacques Lacan, les deux premiers paragraphes, seuls, ont été réécrits.

 

 

     - D’une première position subjective écrite (B1) (c’est à dire celle du deuxième temps logique) à une seconde écrite (B2).

     - Puis de cette deuxième position (B2) à une troisième (B3).

     - Et enfin le dernier saut, de (B2) à (B4), point topologique d’où la lettre de souffrance ne pourra pas ne pas être remise à son véritable destinataire : le Roi Dernier passage que nous serons amenés à repérer comme le point d’effectuation de la passe.

Cette numérotation de 1 à 4 marquant la progression des positions subjectives du $ Bozeff sera, comme nous le verrons, assujettie à la progression articulée de (R1) à (R4) du savoir tel qu’il s’ordonne au niveau de l’Autre.

 

C’est ainsi un long circuit en chicane qui va être substitué au court-circuit, par lequel dans le conte de Poe, tout se passe du début à la fin à l’insu du roi : le propre de son long circuit est qu’il aura un terme et que se terme sera atteint quand pour Bozeff, le roi incarnera cette présence qui, après avoir été celle à l’insu de laquelle tout se passait, devra être celle au su de laquelle tout se passe, avant d’être reconnue comme présence habitée d’un non su radical.

 

 

1°. Déplacement B1 vers B2

        La première rupture avec le conte de Poe se produira avec le premier déplacement de Bozeff de (B1) en (B2). Mais de même que dans le rêve , le déplacement ne peut se produire qu’avec le support de la présence d’un Reste diurne, de même dans notre fiction, nous sommes obligés d’introduire une présence seconde dont le support est nécessaire aux deux premiers déplacements de Bozeff.

        Cette présence que je me permettrai d’imager en la désignant  du nom de « Messager » , voyez la  un peu comme  ce « dentiste régulièrement diplômé » dont Freud  exemplifie, dans son interprétation des rêves, son introduction du Transfer : un  peu de la même façon que le « dentiste américain » demande au « dentiste régulièrement diplômé »  de couvrir l’irrégularité de la situation illégale dont il lui a fait l’aveu , de même Bozeff , dans le mouvement qui le fait sortir de la file des autruches , trouve la présence seconde du Messager pour lui confier, lui avouer sa tromperie .Tromperie pouvant s’énoncer en l’occurrence :  Le Roi ne sais pas que dans ma poche il y a une lettre que je devrais lui remettre mais que je garde , bien qu’il en soit le destinataire .

     Par cet aveu  (m1)  , c’est  l’état de duplicité première du $  Bozeff qui s’énonce, duplicité confinant à la niaiserie en ce que la position dénégatrice  sur laquelle elle s’appuis correspond à la dialectique la plus élémentaire de la dénégation .

      En (B1) en effet Bozeff se caractérise par le fait qu’il sait quelque chose du Roi  et qu’il sait que le Roi ne sait pas ce qu’il sait . Il se soutien donc de la position subjective qui est celle-ci : l’Autre, le Roi ne sais pas. Ne sait pas quoi ? et bien tout simplement, car peu importe le contenu de la lettre , que le sujet sait quelque chose à son endroit . (R1) représente donc l’ignorance radicale du Roi , radicale en ce sens que le  Roi ne se sait pas ignorant  .

        On pourrait dire de cette position  (B1) qu’elle pointerait cette position du cognito : « Il ne sait pas donc je suis » , par laquelle est repérable qu’au Roi est déjà supposé un savoir qui , s’il advenait, serait l’abolition de l Être du sujet . C’est ainsi , du pressentiment de la possibilité d’aphanisis de son être – si l’Autre sait je m’évanouis- que se fonde cette tromperie inaugurale du Sujet qui est , si souvent , la position inaugurale de l’analysant lorsque  ce qui l’induit à choisir son analyste est l’idée inconsciente : « celui là je vais pouvoir le tromper » . Ce qu’il redoute en l’occurrence le plus étant de voir ce souhait réalisé.

        Revenons au Messager en tant que mis au parfum en (M1) de la duplicité de Bozeff . dans la mesure où ce qui est inconsciemment visé par Bozeff  est que ce qui est insu du roi advienne comme su, le Messager  va jouer le rôle du traître qui, est attendu de lui et retransmettre au Roi  par le message  (m’1) le message (m1) qu’il a reçu  de (B1). Par  (m’1)  le roi sort donc de l’ignorance radicale et accède  à la place  (R2), place dans laquelle il est en position de se dire : « Je  sais maintenant  que Bozeff savait que je ne savais pas ».

 

          Ce décalage  entre ce présent  (je sais ) et cet imparfait (il savait ) va être aboli dans la mesure où le Messager revenant  par un nouveau message m’’ à Bozeff lui avoue : « j’ai dit au Roi  que tu savais qu’il ne savait pas ce que tu savais de lui ».

           Par ce message Bozeff apprend deux choses :

- d’abord  que le Roi n’est plus  en (R1) mais en (R2 ), c’est- à-dire  qu’il est supporté  par un savoir dont la formule  est qu’il sait désormais que Bozeff savait qu’il ne savait pas.

-Ensuite  , point plus gave , qu’entre les messages (m’1) et (m’’1), Bozeff  était dans un point d’ignorance quant au savoir auquel était parvenu le Roi en (R2). Qu’autrement dit , lui est révélé , dans le mesure où par (m’’1) il rattrape ,il rejoint ce que sait l’Autre , qu’il n’est pas impossible  qu’il perde en tant que sujet, la précédente du savoir sur l’Autre : du fait de la découverte de cette perte possible – c’est à dire la découverte de ce que l’Autre peut avoir d’immaitrisable – Bozeff reçoit le message (m‘’’2) inscriptible sur la  trajectoire  de la subjectivation du graphe de Lacan.

            Recevant donc et par la voie de cet alter ego qu’est le messager (m’’1) et par la voie symbolique (m’’’1)un double témoignage de cette double position de l’autre, Bozeff ne peut plus rester en place en (B1) et ne peut pas ne pas se déplacer en (B2) selon un premier déplacement inscriptible sur le graphe de Lacan.

             De cette nouvelle place (B2)disons que si elle n’est plus celle de la duplicité, elle est celle du semblant en ceci que Bozeff peut s’y soutenir de la position dénégatrice suivante : oui l’Autre sait  , mais de ce que (R2) n’a pas connaissance de (m’’1) il ne sais pas que je sais qu’il sait. Donc : je suis encore . Autrement dit , en (B2) , Bozeff peut bien savoir que l’Autre sait , rien ne l’empêche encore de faire comme s’il ne savait pas , c’est à dire d’entretenir avec(R2) une relation de semblant qui n’est pas de duplicité car, du fait que le savoir de Bozeff à un temps d’avance sur celui de Roi, la relation n’est pas symétrique entre eux : Si le Roi sait que Bozeff le trompait, Il na sait pas si Bozeff sait ce savoir nouvellement acquis car il ne sait pas si le messager a arrêté sa route en (R2)après avoir délivré son (m’1)ou s’il n’a pas continué son mouvement de navette en revenant à Bozeff pour lui délivrer ce message sur le message qu’est (m’’1).

            Il est possible de démontrer que cette asymétrie nécessaire au déploiement du semblant l’est au déploiement de l’espace du jeu : la jouissance que peut faire éprouver le jeu à un joueur n’est pas étrangère à la jouissance que confère à Bozeff la place (B2), car de cette place il jouit de cette angoisse de l’Autre en (R2) que tout jeu doit être capable de susciter : l’asymétrie (B2)-(R2) tient à ce que pour le Roi , en (R2) est du fait de l’indécidable de son savoir profondément équivoque, tandis qu’en (B2) Bozeff sachant l’équivoque qu’il incarne pour (R2) n’est pas , d’être inquiétant pour le Roi, inquiété par le savoir du Roi qui n’a pour lui rien d’équivoque.

En (R2) en effet , le Roi averti de ce que le sujet le trompait sans qu’il n’en sût rien, ne peut que se poser la question du désir de Bozeff dans ce qu’il a d’énigmatique : si Bozeff souhaite le tromper, que lui veut-il donc ? En somme, de ce qu’en (R2) le Roi est à la place du sujet angoissé par la révélation de l ‘énigme du désir de l’Autre le sujet Bozeff incarne de ce fait pour lui la place de l’Autre come purement énigmatique, et en jouit d’une jouissance qui n’est pas dans son fond très différente de celle que confère le jeu de cache-cache à l’enfant caché, témoin de l’angoisse de celui qui le cherchant , ne le trouve pas , tout en le pressentant « tout près ».

 

2° Déplacement B2 vers B3

 

      Le deuxième déplacement va attacher Bozeff à la position (B2) pour le faire accéder à une position où le semblant n’est plus soutenable . Le franchissement par lequel Bozeff passant du vraisemblablement au véridique sera marqué par le point de surgissement en (B3) de l’angoisse : ce terme du deuxième déplacement sera obtenu –comme celui du 1er déplacement – par l’articulation de quatre messages .

       Par le premier message (m2), Bozeff montre qu’il n’est pas sans réponse après le message (m’’1) de (M1) : au messager qui lui a appris par (m’’) que l’Autre savait désormais, Bozeff répond par(m2) : « oui il sait que je sais mais il ne sait pas que je le sais » (ou il ne sait pas si je le sais ?).

        A ce message (m2) le messager - en position (M2) sur le schéma et sur le deuxième graphe – va répondre , ainsi qu’il l’avait fait pour que se réalise le premier déplacement , par un nouveau mouvement d’aller et retour : par son mouvement d’aller il véhicule auprès de Roi qui, de (R2) en est propulsé en (R3), le message (m’2) incarnant la fonction du message sur le messager .Ce (m’2) s’énonce donc : il sait que vous savez qu’il sait .

         Par son mouvement de retour, (M2) revient sur Bozeff lui énonçant par (m’’2) (message sur le message (m’2) du message (m2) ) : « J’ai dit au Roi que tu sais qu’il sait que tu sais ».

          Autrement dit pour Bozeff la formule du savoir de l’Autre en (R3) s’écrit alors : « Il sait que je sais qu’il sait que je le sais ».

           La rupture fondamentale qu’introduit cette formule à quatre temps tient à ce que par rapport à la formule du semblant ( Je sais qu’il sait que je sais mais il ne sait pas que je le sais et je peux, de ce fait, faire comme si ce qu’il sait n’existait pas , c’est à dire que je peux dénier ) cette possibilité de dénégation n’est précisément plus possible en (B3) puisque en s’y disant : « Le Roi sait que je sais qu’il sait et que je le sais », Bozeff par son deuxième « je sais » ne dénie pas, ainsi qu’en (B2) mais confirme l’existence de ce que le Roi sait ou plus précisément du fait que le Roi sache : il ne s’agit plus en effet dans cette formule à quatre temps d’une objectivation du contenu du savoir du Roi (Le Roi ne sait pas ce que Bozeff sait, mais d’une objectivation du fait que le Roi sache ). A la formule (B2) qui dissocie en deux « il » différents et ce que le Roi sait et ce qu’i ne sait pas, la formule grand (B3), à quatre temps, introduit à u Autre absolu, non dissociable, unique, qualifié univoquement, et par le premier, et par le deuxième « il » de la formule (B3) ( il sait que je sais qu’il sait que je sais ).

        La formule (B3) oppose ainsi à la précédence irréductible et à l’unicité du savoir de l’Autre, un savoir du sujet qui est « à la traine »

du savoir de l’Autre, en tant que savoir purement secondaire au fait que l’Autre sache . Sache quoi ? Quel le sujet, par son deuxième « je » renonce à la dénégation (ce que l’Autre sait n’existe pas) et s’avoue reconnaître l’existence de ce que l’Autre sait . On pourrait dire que par le premier « je » le sujet porte un jugement d’attribution sur le savoir de l’Autre, jugement d’attribution au sens où Freud l’introduit dans la verneinung, c’est à dire nécessaire mais pas suffisant à ce que puisse être porté un jugement d’existence : la possibilité même de dénier s’actualisant en (B2), au niveau du deuxième « je »montre bien comment un jugement attributif qui ne dénie pas la qualité, peut être immédiatement suivi d’un jugement qui, lui, dénie l’existence.

     Mais que se passe-t-il pour le sujet quand il perd la possibilité de dénier ? Si le sujet Bozeff ne peut dénier que dans la mesure où l’Autre ne sait pas, nous pouvons avancer que la dénégation n’est pas possible en tant que l’Autre est barré, c’est à dire en tant que l’Autre est reconnu comme manquant, ne disposant pas du signifiant qui manque au sujet : on peut en effet considérer la dénégation comme l’activité par laquelle, au mouvement qui lui a fait attribuer l’absence à un signifiant spécialement  qualifié pour cela, le sujet répond par un mouvement inverse : mouvement consistant à nier –et non à démentir ou désavouer – l’existence de ce signifiant de l’absence de signifiant .

    Si la dénégation par le sujet de ce signifiant de l’Impossible est possible quand l’Autre ne dispose pas de ce signifiant, c’est à dire quand l’Autre ne sait rien de ce signifiant, cette négation devient impossible si l’Autre accède à un savoir sur cet Impossible ou plus précisément si le signifiant de l’Impossible comme tel surgit dans le Réel . Si du fait de l’incarnation de l’Impossible dans un signifiant sidérant, l’Impossible n’est plus impossible, ce qui fait la consistance même de l’inconscient disparaît : à la pace de cette disparition quelque chose de monstrueux se montre : monstration de ce nouvel objet qu’est ce signifiant de l’Impossible dont le Roi s’incarne en (R3) et face auquel Bozeff, en (B3) disparaît comme -n’apparaît que comme déchet purement désubjectivé : l’objet « a » à travers lequel Bozeff, en (B3), apparaît sur scène n’est donc pas perdu pour l’Autre sous le regard duquel il subsiste.

       Ce point de sidération où le sujet Bozeff subsiste comme déchet sous le regard de l’Autre non barré, et qui s’écrit sur le graphe du deuxième déplacement, de ce sigle lacanien $ D,désigne le point d’arrêt du deuxième déplacement où le sujet est véritablement « aux arrêts ».

        En tant que tel, il ne peut plus bouger, ne peut plus se déplacer car une seule place lui est alors assignée : la place de quelque chose, un objet, qui ne peut que se montrer, n’appelant pas, par là, la présence d’un Autre écoutant mais d’un Autre de Regard dont le regard serait fixé sur une place et une seule. Car le regard, et c’est en cela qu’il s’oppose fondamentalement à la parole dont la nature est de ne cesser de se déplacer, est de fixer et de se fixer : le nystagmus vous en donne un exemple clinique.

        Si Bozeff en (B3), ne peut plus sous le poids de ce regard (R3), se déplacer c’est qu’il découvre « a » qu’il incarne pour l’Autre, ce qui est révélé à cet Autre, ce n’est pas le secret qu’il croyait lui dissimuler mais un secret d’une toute autre nature, secret dont il ne savait rien lui même puisque ce secret n’est autre que cet incognito dont – par le (S2) de l’urverdrangung -, le sujet se supporte comme sujet ne sachant pas, c’est à dire comme sujet ayant la profondeur de l’inconscient. Il découvre donc qu’en cachant volontairement un mensonge qu’il pouvait désigner, il éludait en fait un mensonge dont il était habité, mensonge impossible à désigner.

       Que cet impossible faillisse dans sa fonction du fait du regard d’un Autre absolu, c’est à dire d’un Autre pour lequel rien ne serait impossible – et pas même l’inceste – car c’est de cela qu’il s’agit dans l’inceste – et la structure symbolique dont se supporte l’inconscient s’effondre : come parlêtre Bozeff, en (B3) n’existe plus.

Il n’existe n’ existe plus de ce que l’Autre n’est plus supposé savoir mais de ce qu’il s’impose sachant . Et si ce savoir n’est plus de l’ordre de la supposition mais de l’imposition, c’est pour des raisons purement topologiques : c’est parce que ce savoir regardant se manifeste dans le Réel.

       On ne peut effectivement pas avancer que le retour du refoulement originaire se produise dans le symbolique comme le ferait le refoulement secondaire, puisque du symbolique il est la cause : s’il vient à revenir ce ne serait être que dans le Réel, et  c’est en tant que tel, que ce refoulement originaire – par le regard du Roi en (R3)- se manifeste dans le Réel sous la forme d’un savoir qui laisse Bozeff, en (B3) momentanément sans recours . Tant il est vrai que la plus grande catastrophe qui guette le sujet soit que le Réel lui restitue ce qu’il ne cesse de demander : ce signifiant (S2) de la demande, dont il a été privé symboliquement.

Quand j’ai dit qu’en (B3) Bozeff était momentanément sans recours c’était pour différencier la nature de ce « sans recours » du sans recours psychotique qui, lui n’est pas momentané : il s’illustre tout au contraire de cette dimension intemporelle qu’incarne le sujet médusé en tant que le mythe de la Méduse l’est pour l’éternité puisqu’il est statufié.

     Il y a là la piste d’une articulation rigoureuse à produire : en quoi le retour dans el réel du signifiant (S2) aphanisique se distingue du retour dans le réel du signifiant forclos ? Autre façon de poser la question : En quoi le retour dans le réel du (S2) est-il réversible ? c’est à dire, qu’est-ce qui, dans la façon dont se nouent les trois anneaux (R-I-S) permet un dénouement susceptible d’un renouement possible ?

     Renouement dont on peut avancer qu’il correspond au troisième et dernier déplacement de Bozeff par lequel la position (B3) va pouvoir être abandonnée : d’avoir été mis dans cette position où il ne peut plus dénier, le sujet doit trouver en lui autre chose , une autre source à sa parole : celle de la métaphore.

      Diverses manifestations permettent d’illustrer cliniquement ce que nous repérons par ce temps (B3) (R3) de chute dans le réel du signifiant de l’impossible : par exemple ce que la religion repère dans la perspective du jugement dernier en tant que ce point dernier correspondrait au point où le sujet cesserait de mentir dans la mesure où, de ne plus pouvoir dénier de ne plus pouvoir cacher à l’Autre il est mis en demeure d’avoue que lorsqu’il pouvait cacher son secret, son incognito à l’Autre, il ne cessait de mentir. C’est en somme, à l’instant où le sujet n’est plus accusable de mentir dans le présent, que lui est révélé, dans l’après coup, qu’avant cet instant il ne cessait sans même le savoir, de mentir, alors même qu’il disait mot.

     D’autres directions de recherches assujetties à la manifestation du savoir en tant qu’ayant chuté dans le Réel, peuvent être articulées : en particulier dans le domaine de ce qu’il en est du savoir raciste.

 

3° Déplacement (B3) vers (B4)

 En tant qu’il a à émerger de la position (B3) (R3), position de Fading, le $ n’a& pas qu’à retrouver la parole : il a à trouver la seule parole qui puisse être dite à l’Autre : « c’est Toi ».

      Si c’est du prix de la vérité qu’est payée cette parole unique c’est que, pour la première fois, le message que l’Autre reçoit du $ ne lui arrive par de deux sources différentes, différenciées en un émetteur et un messager : pour la première fois le $ renonce à cette du-plicité, non seulement parce qu’il n’a plus aucun recours du coté de (i’a) mais parce que désormais le voilà au pied du mur, tenu de remettre personnellement en main propre la lettre en souffrance à son seul et unique destinataire : l »Autre situé en ce point (R4) que le Roi du conte de Poë a fort peu de chance d’occuper.

      De ce que le $ se substituant à son messager, va se faire dans le même temps, émetteur et transmetteur, est substituée, à la place de la duplicité qui fonctionnait jusque là, la division du $.

      On  peut en ce sens dire que la duplicité est la meilleur défense contre la division et que cette division que le $ redoute tant, puisqu’il a tout fait pour en reculer l’échéance, c’est aussi elle qu’il redoute de ne pas rencontrer pour peu que son analyste ait cédé aux captations de la duplicité.

      Qu’il y ait ainsi un balancement entre l’  « UNE » parole qui, et que tient le $ , et celui qui ne tient pas sa parole, c’est ce que la langue nous enseigne : celui qui est « de » parole ne peut être que celui qui n’en a qu‘UNE. Autant dire du $ duplice que, s’il n’est pas « de » parole, s’il ne tient pas sa parole, c’est qu’il n’en a pas qu’UNE. C’est d’ailleurs parce que vous pouvez tenir votre parole que vous pouvez la donner et c’est ce que fait Bozeff entre (B3) et (B4) : il ne donne sa parole à l’autre qu’en tant qu’il la, tient et qu’il est tenu par elle. Si la tenue de cette « une », et une seule parole, est aussi décisive, c’est de ce qu’étant sur ce graphe repérable comme le seul point où l’énoncé est rejoint par le $ de l’inconscient, nous aurons à en tirer des conséquences déterminantes pour la Passe.

      Mais en ce point de production du S A/ , le $ fait plus que de tenir sa parole, il est en position de pouvoir la soutenir . Qu’est-ce à dire ?

      Soutenir sa parole ne consiste pas à dire : je pense que … ceci…cela…Le fait même qu’un $ veuille s’assurer de sa pensée en la pensant prouve-t-il quelque chose. Prenons l’exemple d’un disciple de Lacan : est-ce que parce qu’il pense penser que l’inconscient est structuré comme un langage qu’il le pense réellement ? Je veux dire d’un lieu, celui du S A/ , où l’énoncé de sa pensée rejoint celui de son énonciation ? Un article de Scilicet [1]prouve qu’il n’est pas très difficile de démontrer que ce que pense penser un analyste ne prouve strictement rien et en particulier pas qu’il le « pense » réellement. Il fait dire que l’analyste en question n’étant pas comme on dit « Lacanien », cet article a le mérite d’être rassurant en ne questionnant pas nommément le s »Lacaniens » : pouvons-nous penser, nous qui nous disons tels, que nous pensons réellement ce que nous pensons penser de l’enseignement de Lacan ? Autrement dit notre énonciation nous accompagne-t-elle, nous soutient-elle, dans nos énoncés lacaniens ?

      Il n’y a pas, et heureusement, de preuve à cela ; mais une épreuve qui est celle de la Passe et qui par un montage topologique permet d’éprouver si l’analyste peut soutenir ce qu’il dit , c’est à dire pas seulement dire, mais démontrer en quoi il est en position de ne pas s e dédire quand il énonce.

      Le point à examiner est maintenant le suivant : si c’est seulement à partir du moment où le $ a été dépossédé en (B3) de ce qu’il pense penser, qu’il peut accéder à ce qui « passe » de lui en SA/, c’est à dire en ce point où il faut bien reconnaître qu’émerge une certitude, un désir, dont paradoxalement il ne connaît pas l’objet, il faut examiner si la procédure institutionnelle de la Passe répond à cette exigence.

      De ce point de désir énigmatique remarquez ce fait d’expérience commune que les gens qui généralement vous « inspirerons confiance » seront ceux en lesquels vous reconnaissez un désir, mais un désir dont l’objet est précisément d’être aussi bien  énigmatique pour celui qui s’en trouve animé qu’a vous qui en êtes témoin .  Inversement c’est celui dont l’objet du désir vous est perceptible, donc lui est perceptible, nommable, que vous serez amené à porter un jugement éthique de méfiance : le désir de celui là vous évoquera des thermes tels que : ambitieux, hypocrite, cauteleux, peu importe… Il s’agit de ce que, chez ce dernier, la captation du désir dans le fantasme ne laisse aucune chance au SA/.

      Pour que l’analyste mérite la confiance de son analysant nous sommes en droit d’attendre de lui que son désir soit autrement placé, c’est à dire que n’étant pas captivé par cet objet qui comble ce trou dont il est habité, il donne à son désir un tout autre destin puisque c’est celui d’accentuer, et non d’effacer, cette barre qui l’habite et qu’il habite.

      En (B3), donc, le $ fait l’expérience de la dépossession de son savoir qui s’exprimait lorsqu’il en avait la maitrise par : je sais qu’il ne sait pas si je sais qu’il sait  . Ce qui revient à la position du disciple qui porté par le savoir de Lacan pense penser de ce savoir . De ce disciple supposé on pourrait dire qu’il entretient avec la théorie analytique des rapports de possédants et qu’il traite cette théorie comme l’avare traite sa cassette ; il lui faut s’en soutenir car il n’a pas trouvé le lieu topologique d’un autre point d’appui. Or le propre de cet autre point d’appui, SA/, c’est qu’il ne peut être recelé par aucune cassette et qu’il est plutôt fait pour casser tout ce qui est cassette.

      Pourquoi cette cassure ? parce qu’un Parlêtre parlant au lieu (B4)(R4) ne peut être qu’hérétique, et ne peut que casser le dogme si inquisiteur il y a . Lacan s’est assez désigner comme hérétique pour que l’on s’interroge un instant sur le sens de la passion dont se sont trouvés animés à son égard ses inquisiteurs.

      Pour articuler ce propos je met dans la même perspective ce terme d’hérétique dont se désigne Lacan, et le terme de Passant dont il se repère également : s’il ne cesse pas de passer la Passe comme il nous l’a rappeler aux journées de « la Grande Motte », c’est qu’il ne s’épargne à aucun moment ce travail de division , travail de double inscription par lequel il réussit, comme notre sujet en (B4), à articuler ce qui s’inscrit venant de la planche à imprimer de la vérité à ce qui s’inscrit venant de la planche à imprimer du savoir.

      Si les disciples de Freud et de Lacan s’épargnent ce travail de division, il pourront tant qu’ils voudront se penser les disciples du maître : leur savoir inconscient les démentira un jour pou l’autre.

      Si nous ne pouvons qu’espérer aujourd’hui grâce à la Passe que l’avenir ne nous réserve pas ce genre de démenti, la leçon du passé nous donne en tout cas l’illustration de ce qu’il peut être : pour comprendre la position de l’IPA par rapport à Lacan, considérez un analyste qui ne fonderait sa certitude de la fidélité au maître que dans cette relation d’appropriation intégrale de son savoir que j’ai métaphorisé par l’image de l’avare et sa cassette. Ce disciple ne voit bien sur dans ce mouvement d’appropriation que le gain : il ne saurait voir par définition ce qu’il y perd, à savoir la dimension même de son être inconscient, dimension purement topologique du lieu de son énonciation.

      C’est en ceci qu’il se dément : peut –il sinon à se cliver comme le fétichisme dire oui au savoir et non au lieu de vérité d’où peut naître ce savoir ? Si ce disciple n’a pas par la Passe substitué à ce clivage sa division, dites vous que le sort de la vérité qui l’habite désormais, d’être mis hors du circuit de la Parole, laissera en lui une nostalgie cruelle qu’il ne faudrait pas rallumer : si d’aventure un Parlêtre s émet à lui causer du lieu de cette vérité il ne pourra littéralement pas le supporter et il n’aura d’autre issue que de s’en faire l’inquisiteur.

      Le Clivage du $ inquisiteur viendra de ce qu’il sera amené à se balader entre un Autre qui ,e tromperait jamais et un Autre ( le malin) qui le tromperait toujours. L’inquisiteur joue donc structuralement sur les deux tableaux et c’est en cela qu’il n’a pas cette « UNE »parole dont se supporte l’hérétique, qui lui d’avoir divisé son       A/ ne le clive pas : voilà en quoi l’inquisiteur est passionné et scandalisé par ce SA/ produit par ce passant qu’est l’hérétique. Comment ne soutenant pas comme lui cette garantie entièrement transmissible par l’Autre non trompeur, ce $ peut-t-il ,sans garantie, prétendre ne pas se tromper dans sa certitude ?

      Que cette position passionnelle de l’inquisiteur soit induite par ce que j’indiquais, à savoir l’écho insupportable que produit sur sa vérité laissée en souffrance, le SA/ de ce passant, j’en vois la preuve dans l’étonnante perspicacité par laquelle l’inquisiteur repère l’hérétique : ce n’est pas l’énoncé de l’erreur qui préoccupe l’inquisiteur – errare humanu est - , c’est sa persévérance – perséverare diabolicum - , c’est à dire c’est cette persévérance seconde qui, dans le $ répond au « je » du « je dis » le « je » du « je répète ».

      Que ce « je » de l ‘énonciation soit repéré comme diabolique par l’inquisiteur est tout à fait justifié. Comme le diable qui est insaisissable (car il ne ment pas toujours, sinon il dirait toujours la vérité) le « je » de l’énonciation est insaisissable et pourtant il est là , diablement là : non seulement cet hérétique en témoigne mais il  en tire , c’est là le scandale – parce que malheureusement il n’est pas fou -, l’appui d’une jouissance et d’une certitude se manifestant par le fait qu’il soutien ce qu’il dit, qu’il persévère . Si l’inquisiteur attend de l’hérétique non pas un aveu, mais un désaveu, c’est bien qu’il reçoit de lui la reconnaissance inconsciente de ce désaveu qui, en lui, est à, l’origine d’un clivage quasiment fétichiste.

     C’est effectivement quand il a tout perdu, qu’émerge le seul bien restant au passant : ce SA/, qui ne cessant de ne pas s’écrire, le met en position de soutenir son dire qu’aucun autre ne garantit .Dans ce scandaleux « je dis » et « je répète », il y a une articulation rigoureuse te fondée du « je » de l’énoncé à un « je » de l ‘énonciation qui répond du premier .Réponse qui est précisément l’articulation inconsciente à laquelle au niveau du S A/ le passant est parvenu : témoignage d’un  répondant qui fonde sa responsabilité.

      Il n’est pas rare, tant soutenir cette responsabilité n’est pas affaire topographique mais topologique, de voire un $ en contrôle préférer s’allonger : car pense-t-il, sur le divan où la règle est de dire « n’importe quoi » , il n’aurait plus à se sentir responsable de son dire. Puis vient le temps où il découvre que des signifiants qui le divise, il a aussi à répondre. Ce jour là la passe se profile pour lui en ce sens qu’il ne se reconnaît plus seulement pour le disciple de Freud ou de Lacan mais pour le disciple de son symptôme : en tant que tel , en tant que se laissant enseigner par son savoir inconscient il n’a plus besoin, pour soutenir son savoir théorique, de se faire le porte parole du maître, car il en devient le Portant, autrement dit le passant.

      Dans cette position ce qu’il découvre c’est que la théorie analytique ne pouvait pas ne pas être. Cette découverte est, à sa façon celle que l’écrivant du parcours de Bozeff a faite, en constatant que n ce cheminement, si complexe fut-il, suivait un chemin qui était dessiné , avant même qu’il ne sut lire, sur les graphes d’un certain Dr Lacan dont, alors seulement , il a à s’estimer responsable.

      Mais qu’est ce qui dans cette réponse, en SA/, confère à l’hérétique, au passant, cette  certitude, alors que précisément ce à quoi il vient d’accéder c’est à la  certitude que l’Autre non barré n’existe pas ? la réponse en (B4) est corrélative de la dissolution du transfère : nous allons même voir que c’est dans cette dissolution que le $ trouve la source de la seule certitude possible.

      Le premier point que nous devons examiner c’est comment le $ peut sortir , dépasser la position (B3) ( $ 0 D) ? Comment le $ peut-il  se déprendre de la prégnance de ce S qui du réel le fixe ?

      Si de cette fixation le $ peut arriver, là où le délirant ne parvient pas à se défixer, c’est de ce que l’ICS fonctionne de façon rythmée : qu’en (B3) (R3) le refoulement originaire ait été supprimé, que le $ ICS soit tombé dans le non être , ne veut pas dire que cette aptitude du non être soit irréversible.

      Si le $ retrouve la parole c’est de  ce que le savoir de l’Autre va , par une ultime opération , tout à fait différente des deux premières puisqu’il s’agit cette fois de celle du N.d.p, se révélé métamorphosé.

      Disons que ce savoir que nous avions repérer comme se baladant dans le réel, va réintégré par la remise en perspective du refoulement originaire son site symbolique : mouvement fondateur du rythme pulsatil de l’ICS.

      Si nous voulons essayer de penser l’impensable de cette naissance du $ reprenons notre $ au point d’aphanisis où il est livré sans recours momentané , à la fixation de l’Autre s’imposant regarder . La dimension de ce sans recours vous est parfaitement illustrée par les terreurs nocturnes de l’enfant : dans le noir en effet il n’y a pas un coin où il puisse se cacher , se protégeant de regard qui le fixe. C’est précisément en réponse en ce fait que la fonction de Nom-du-père est de créer un Recoin  d’où le $ puisse être invisible à l’Autre. Le mouvement de création de ce recoin serait ainsi le mouvement mythique par lequel le refoulement originaire soustrait le $ à l’Autre , mais pas seulement à l’Autre : à lui même aussi , puisque c’est de la privation symbolique du « coin » le plus représentatif de lui même qu’il se constitue comme $.

      Posons maintenant que si l’Autre réintègre le symbolique, c’est du fait de la remise ne exercice de ce « Fiat trou » dont Lacan repère l’effet du refoulement originaire (13.4.75). Et  c’est précisément dans ce temps où le trou du refoulement originaire doit se recréer que l’art de l’analyste est situable : si les effets de cette recréation sont de réintroduire la possibilité langagière , c’est de ce que, accédant à un nouveau point de vue, le $ découvre que ce n’est pas parce que l’Autre reconnaît que le $ a perdu la clef de lui même qu’il connaît pour autant qui que ce soit de cette clef perdue . Si le fait que l’Autre se révèle comme ne connaissant pas cette clé, ne pouvant pas en disposer pour la restituer au $, peut être vécu par ce dernier comme désespérant, le fait qu’il puisse la reconnaître sans la connaître est de nature au contraire à faire renaître l’espoir du $ en ceci que la dimension de la reconnaissance est porteuse de promesse pour autant qu’elle présentifie l’absence d’une chose perdue ininscriptible, qui pourrait – et c’est là l’espoir – cesser de ne pas s’écrire. Mais comment un signifiant peut-il assumer cette impensable contradiction d’être à la fois ce qui maintiendrait ouverte la béance de ce qui ne cesse pas de na pas s’écrire, et un signifiant qui, littéralement , pourrait ( par exemple une note, la note bleue de la gamme chromatique) s’écrire ou plus exactement cesser de ne pas s’écrire ?

      Cette gageur est pourtant ce qui est réalisé quand notre troisième temps parvient en ce point du SA/, dont la production est le résultat de cette ultime dialectique du $ et de A/ par laquelle l’un et l’autre en s’y mettant à deux si j’ose dire , ressuscite littéralement en un mouvement de rencontre pour lequel Lacan n’hésite pas à employer le mot de communion1, cette barre qui allie le paradoxe de les associer en les dissociant.

      Les particularités de cette communion avec l’Autre sont pour nous essentielles à repérer :

1-   Il s’agit d’une communion, il ne s’agit pas d’une collaboration. Nous savons ce dont le $ est capable quand il se fait collaborateur.

2-   Dans ce mode de communion le $ ne reçoit pas son  message sous forme inversée : en ce point précis en effet le savoir du $ et de l’Autre sont, pendant un instant exceptionnel, synchrones. Il n’y a pas aliénation, Fading de $.

3-   Cette synchronie temporelle vient de ce que le point de communion s’articule autour d’un manque de même structure , la barre du $ et celle de l’A/ sont mises en commun et s’il y a communion, c’est de deux manques à être ,commémorant la naissance du $ de l’ICS. A l’inverse c’est d’une excommunication du $ de l’ICS par la plénitude d’un Autre émigré dans le Réel qu’il s’agirait dans le Fading du $. On peut dire que ce que le $ trouve en ce point du S(A/), c’est l’incandescence du manque porté à sa limite extrême : le fait même qu’il court-circuite alors la voie du fantasme accentue cette recherche d’une expérience du manque qui, en dernier recours, est accès à l’existence même dans sont point le plus pur.

           Ce n’est pas autre chose que  cet accès à l’existence qui confère au passant hérétique cette possibilité de pouvoir répondre de ce qu’il dit.

      Le propre de cette réponse est qu’elle est une métaphore , c’est à dire un signifiant dont tout le poids vient, non pas tant de l’énoncé que du lieu de l’énonciation :  dans cette histoire le « c’est toi » que Bozeff en (B4) dit à (R4) a valeur métaphorique de ce qu’il est émis en présence du silence de l’Autre . Si Bozeff avait répondu « oui c’est toi » à un Autre qui lui eut expressément demandé « Alors oui ou non tu me reconnais ?», ce « c’est toi » là, de ne survenir que dans un contexte métonymique, n’aurait eu aucun effet de Passe .Tel cet aphasique cité par Jakobson, qui par carence métaphorique ne pouvais énoncer l’adverbe « non » qui si on lui intimait de dire « non ». Car il répondait alors : « non ! puisque je vous dis que je ne peux pas dire… », démontrant assez que le mot coupé de son appartenance topologique n’est qu’un reste métonymique.

      Tirons maintenant les conséquences de ce que nous avons été amenés à avancer pour ce qu’il en est de la passe telle qu’elle s’effectue à l’école freudienne. Ce qui fait le poids de la parole du passant est une parole dont nous avons assez démonter que son ascendant lui est conféré par le lieu articulé de son énonciation ; le propre d’un tel lieu c(est qu’il ne peut être qu’un pour autant qu’au moment où le $ a tout perdu, le $ trouve ce qui le sauve : « une » parole qui ne saurait sourdre que d’  « un » lieu : la vérité ne peut se jouer sur deux tableaux.

      Si quelque chose peut être fécond pour l’exploration des problèmes cruciaux posés par la psychanalyse ce doit être la Passe, pour autant qu’elle arrive à créer les conditions de transmissibilités de l’articulation entre le messager énoncé en SA/ et le lieu d’émission qui en répond. Qu’est ce que le parcours de Bozeff nous apporte sur ce point cruciale.

      Supposons que Bozeff soit le passant : en tant que Parlêtre articulant un message qui a toute sa portée métaphorique de ce qu’il est émis du point (B4) (R4) , il réalise à première vue ce que nous sommes en droit d’attendre d’un passant ; come l’hérétique relaps il peut non seulement « dire » ce SA/ mais ne pas s’en dédire, c’est à dire le soutenir. Mais le soutenir au nom d’une vérité qu’il se trouve éprouver mais dont il ne sait rien.

      Autrement dit si Bozeff  est d’une certaine façon « dans » la Passe, je ne dirais pas pour autant qu’il occupe la position du passant, en ceci qu’étant placé au lieu de vérité il n’est pas cde ce fait,, placé pour en savoir quelque chose : peut-on en même temps parler de ce lieu (B4) (R4) et dire ce lieu ?

      Si le propre de ce SA/ est de n’être pas recelable, que nous faisons maintenant le pas supplémentaire de dire qu’en tant que lieu, il ne se dit pas tel quel.

      Considérons maintenant le point de vue du Roi en (R4) : sa position (celle de l’analyste ) lui permet d’entendre le lieu d’où le message (B4) lui est remis, mais ce n’est pas par hasard que l’analyste ne constitue pas le jury d’agrément : le Roi en (R4) pourrait-il d’ailleurs en dire plus que Bozeff de ce lieu d’où il communique dans le manque à être avec l’analysant ?De ce lieu avançons ce qu’il est intransmissible par un dire :quand vous entendez un disciple parler de la théorie lacanienne c’est à dire du passant Lacan , prétendez vous entendre de la  bouche de ce passeur le lieu d’où parle Lacan ?De ce lieu qui vous est sensible quand vous écoutez Lacan , remarquez ( et je pose là un jalon pour la suite) que c’est un dire qui s’appui sur un écrit.

      Songez dans le même ordre d’idée à ce que nous ont transmis les disciples de Freud ; pensez vous étant donné ce qui était advenu de la psychanalyse avant que Lacan n’y mette la main, qu’il soit suffisant pour rendre compte de la situation de mettre en cause les passeurs, ou le jury d’agrément, qui était alors constitué par les premiers disciples et qui agréèrent Freud d’une façon souvent bien molle ?

      Ce n’est pas parce que l’une et l’autre interprétation serait vrai que l’explication serait suffisante ; si Lacan a été le premier à rappeler aux analystes qu’ils avaient mieux à faire que de lire Fénichel en lisant Freud, c’était leur dire que s’ils voulaient sérieusement agréer Freud il leur fallait un passeur qui les mis sérieusement au travail, je veux dire qui les divisa en faisant « passer » précisément la division du Parlêtre Freud : l’exigence de ce SA/ freudien qui vous fait sentir que Freud ne fait pas que dire : il dit d’un lieu indivisible de ce qu’il dit et qui répond de ce qu’il dit. Répondant hérétique car sans garantie.

      L’écrit freudien serait alors à considérer de ce qu’il pourrait transmettre non seulement l’énoncé et l’énonciation du $ , mais leur stricte articulation , comme le passeur de Freud ?

      Car le $ de l’énoncé et celui de l’énonciation peuvent être présents dans un écrit ; s’ils ne sont pas articulés ils ne font pas de cet écrit le « Passeur » d’une présence seconde.

      Illustrons ce point de ce qui se produit au cours de l’interprétation d’un écrit dramatique :il ne fait pas de doute qu’un tel texte donne à l’interprète le tremplin pour, au delà de l’énoncé du texte , laisser parler son énonciation ICS : mais rien n’est moins certain que les pleurs et l’émotion qui l’animeront et passeront auprès de ce jury que sont les spectateurs , il soit capable de les vivre dans sa vie si, par un hasard inattendu, il était amené à rencontrer dans la « réalité » ce qu’il a rencontrer et vécu sur scène avec tout son être ICS . Parions même que si cette situation se produisait , ne pouvant plus emprunter les signifiants d’un autre – « l’auteur »-, il se révèlerait « emprunté » , maladroit.

      Qu’est à dire sinon que l’interprète n’est pas le passeur du texte écrits mais que ce sont les signifiants du texte qui lui permette de faire passer cette énonciation qui de l’habiter sans avoir pu trouver le circuit de ses propres signifiants, reste muette ?

      Dirons nous pour autant de cet écrit qu’il est le passeur de l’interprète ? Non car à l’évidence l’énonciation qu’il suscite chez lui n’est en rien articulée au texte même ; chaque soir le comédien pourra être aussi bouleversant , voire bouleversé, il se retrouvera hors de la scène strictement le même, absolument pas entamé dans sa position subjective. De cette position subjective disons qu’elle témoigne de ce qu’il peut dire n’importe quoi car il n’a rien à soutenir.

       Cas limite supposons maintenant que ce soit l’auteur lui même qui joue son propre texte ( cela est arrivé à de grands auteurs) ? Et Bien , ce n’est pas pour autant que si, sur scène dans le rôle de son personnage il ;est « criant de vérité » il se montrerait si les péripéties de la vie lui faisaient rencontrer exactement la situation dans laquelle il a mis son héros , moins emprunté que l’interprète que nous évoquions tout à l’heure.

      Cette fiction a pour seul intérêt de mettre en évidence qu’on ne saurait placer sur un même plan l’auteur et son personnage. Si une articulation transmissible a été produite entre le « je » de l ‘énoncé et le « je » de l’énonciation ce n’est pas au niveau du personnage qu’elle fonctionne. A ce niveau là, le deux « je » sont là mais d’être inarticulés il ne se produit aucun effet de Passe, aucune transmutation subjective ; ce n’est d’ailleurs pas ce qu’on demande à un comédien professionnel, sinon nous n’aurions plus de bons comédiens.

      Mais c’est parce qu’on est en droit d’attendre de l’analyste qu’il ne soit pas dans le même semblant, que l’analyste a à témoigner l’effectuation de cette articulation de deux « je ».

      S’il y a eu effet de Passe chez l’auteur ( ce qui n’arrive surement pas souvent) ce n’est pas en tant qu’identifiable à l’un de ses personnages, c’est en tant que « présence écrivant ».

      Une dernière reconsidération de l’histoire de  Bozeff nous permet de préciser les choses : nous l’avons vu, si Bozeff est dans la position du passant, il n’est pas en position de dire d’où il dit. En d’autres termes, qu’est ce qui nous dit, d’où dit Bozeff, sinon l’écriture de cet enchainement de graphes ?

      Cet écrit , je le vois donc comme le seul Passeur possible car seul lieu topologique rendant compte , en même temps du message et de son lieu d ‘émission.

      Mais s’il est passeur , de qui l’est-il puisque ce n’est pas Bozeff ? Et bien il est le passeur de « l’écrivant » de l’histoire de Bozeff. Passeur de cette présence seconde qui, derrière l’énoncé du parcours de l’analysant Bozeff, transmet , au delà de la position énonciatrice, parfaitement désignée de Bozeff, une présence énonciatrice propre qui elle, de n’être pas désignable sur un graphe, ne passe qu‘entre les lignes.

      Par là même est démontré que le passant ne saurait se produire comme tel que s’il produit dans le même temps (comme quand Bozeff renonçant au messager se fait en même temps émetteur et transmetteur ) les conditions de structure topologique devant incarner son passeur : un écrit.

      Un  tel écrit naturellement , ne saurait rien avoir de commun avec un quelconque mémoire adressé à un jury : si l’Autre auquel le sujet écrit est situable au niveau univoque d’un jury, l’écrit ne sera pas un passeur mais une production, éventuellement excellente, mais universitaire.

      L’Autre qu’il s’agit d’invoquer pour la production d’un tel écrit est ce A/ dont la nature propre est de ne pas cesser de faire écrire le poète, l’artiste, le parlêtre, Lacan. Lacan dont la Passe ne se terminera jamais puisque son  passeur il le réclame indéfiniment, il le recrée, séminaire après séminaire, par un écrit n’étant pas fait, Dieu soit loué ! pour recevoir le quelconque « amen » d’un jury.

      Quand l’écriture de ces graphes – qui ne prétendent d’aucune façon « garantir »  une possibilité de transmission de l’articulation des deux « je » , mais simplement se substituer à l’impossible de leur transmissibilité, je ne savais pas trop à quoi ils pouvaient être destinés avant que le Docteur Lacan ne m’ait demandé de vous transmettre le témoignage.



[1] Scilicet, 6.7 : S’autoriser ? Temps d’Impasse et de Passe chez Freud

1 A ce terme de « communion » - critiqué par Lacan- il faut substituer le terme de « mise en commun » des manques au sens où le procès de la séparation est introduit dans le séminaire XI (pp.194-195)

     - 3ème conférence :

"Nouvelle théorie du Sur-Moi" prononcée au séminaire de Lacan "La Topologie et le Temps" le 8 mai 1979 (cette conférence a largement été développée dans le livre Les Trois temps de la loi, Seuil, Paris, 2008).

"Nouvelle théorie du Surmoi"
8 mai 1979
Seminaire de Lacan 3_.pdf
Document Adobe Acrobat [447.2 KB]