ILS ONT 5 ANS – ELLE, LUI

 

ELLE : On va la mettre là.

LUI : Qu’est-ce qu’on lui fait ?

ELLE : On va l’attacher et tu la mords.

LUI : Je mords pas Mme Kiki.

ELLE : On a dit que je commandais, tu la mords.

LUI : Maman a dit que Jésus mordait personne.

ELLE : Ça compte pas vu que c’est pas une vraie maman, ta vraie maman elle est pas là.

LUI : Oui mais je mords pas Mme Kiki.

ELLE : Elle est mauvaise elle me tape toujours.

LUI : Moi aussi elle m’a tapé.

ELLE : Une fois, moi c’est tous les jours et tout le monde le sait, surtout Mme Krazucki.

LUI : Tu lui as dit ?

ELLE : Oui.

LUI : C’est la directrice ?

ELLE : Je dis pas qui c’est.

LUI : T’as le droit de rien dire ?

ELLE : Si !

LUI : T’as le droit de quoi ?

ELLE : De mordre Mme Kiki pour de semblant.

LUI : Comment tu sais que t’as le droit ?

ELLE : Je le sais parce que Mme Krazucki l’a dit, elle est docteur de l’esprit.

LUI : Maman dit que Jésus mord personne.

ELLE : Quand il mangeait il mordait pas ?

LUI : Il mangeait du fromage, pas besoin de mordre.

ELLE : Quand il mangeait un bonbon, il suçait ou il croquait ?

LUI : Il croquait.

ELLE : Alors tu vois il mordait.

LUI : Il a jamais mordu.

ELLE : Il arrêtait pas de mordre la sainte vierge quand il tétait.

LUI : Non il suçait.

ELLE : C’est dégoûtant de dire ça.

LUI : C’est pas dégoûtant.

ELLE : C’est dégoûtant de goûter sa maman.

LUI : Ta maman elle est vraie ?

ELLE : Complètement vraie.

LUI : Elle fait caca ?

ELLE : Non… juste un petit peu pipi… et pas souvent…

LUI : Quand tu seras maman tu feras plus caca ?

ELLE : Évidemment que je le ferai plus, c’est pas comme les garçons, vous vous le faites toute votre vie.

LUI : Quand une maman est vraie elle est tout le temps avec toi ?

ELLE : Oui, sauf quand elle t’emmène chez Mme Krazucki, elle reste dans la salle d’attente. Une fois elle a voulu entrer avec moi, Mme Krazucki a dit il en est même pas question.

LUI : Elle fait caca Mme Krazucki ?

ELLE : Oui.

LUI : Alors elle est pas comme ta maman ?

ELLE : Si mais c’est pas pareil, tu peux pas comprendre.

LUI : Toi tu comprends ?

ELLE : Mme Krazucki a dit que je comprends tout.

LUI : Pas tout…

ELLE : Si.

LUI : Tu comprends même pas qu’on peut pas manger une maîtresse même pour de rire.

 

QUARANTE ANS APRÈS – ELLE, LUI, FINKY

 

     Elle est sur le divan d’un psychanalyste.

     Lui écrit.

 

ELLE : Comme un million d’autres salopes je me suis laissée épouser pour qu’elle ait un nom, un père. J’ai fait de moi une salope, car si j’avais parlé, si j’avais dit à Arthur « tu n’es pas le père Arthur » il m’aurait épousé les yeux fermés.

     Il a une vocation de Joseph. Je ne voulais pas vivre avec un saint Joseph, docteur, j’ai préféré vivre avec un homme trompé plutôt qu’avec un homme qui se sacrifiait pour la bonne cause. On dirait que les bonnes causes me terrifient docteur Finkelstein, on dirait aussi que je passa ma vie à plaider ma cause.

LUI : Bonjour Mme Blanche, madame feuille blanche, aujourd’hui tu as en face de toi un bon gars penché sur toi et sur ses penchants qui le poussent à rater l’essence, l’esse, pour réussir dans l’existence.

ELLE : Cet état de salope aurait pu me tourmenter suffisamment pour que je vienne vous voir avant, mais ça n’a pas été le cas, l’état de traîtresse me convenait sans doute assez bien. Je vois que vous hochez la tête, c’est quoi ce hochement ? Il veut dire quelque chose ? C’est pour vous ou pour moi que vous hochez ? Vous ne répondez pas ? Un peu facile à mon avis. Au lieu d’hocher comme vous le faites vous ne pourriez pas l’ouvrir un peu ? Me dire par exemple si à votre avis je souffre d’être une traîtresse ou une trahie ? La question se pose car si on regarde les choses de près, ce n’est pas parce que j’ai trahi Arthur, en lui laissant croire qu’il était le père, que je suis venue vous voir.

LUI : De là où tu es, Padré, tu me vois ? Tu vois ce qu’est devenue ta boutique ? Je l’ai juste démultipliée par cent. Il y avait cinquante personnes qui travaillaient pour toi et maintenant il y en a cinq mille sauf qu’elles travaillent plus pour toi, Padré, mais pour moi.

ELLE : Je suis venue le jour où j’ai découvert que j’étais trahie. Le jour où violemment, le corps de ma chérie s’est montré.

     Alors j’ai commencé à blasphémer, pas comme le font les hommes à hautes voix, mais, à voix basses, et de façon continue. Ça a fini par m’impressionner de m’entendre murmurer du matin au soir : « Ordure de dieu providentiel qu’est-ce que tu me veux ? »

LUI : Tu te demandes comment je m’y suis pris, tu comprends pas ? C’est pas tellement compliqué, j’ai suivi ton enseignement mais pas tout. De ton enseignement j’ai laissé tomber tout ce qui était toquard dans tes dix commandements. J’ai  regardé de très près le sens de ceux que j’ai foutu aux chiottes, par exemple ton deuxième commandement, tu ne feras pas d’image.

     Celui-là Padré depuis que je l’ai arrangé à ma sauce t’as vu le résultat ?

ELLE : Est-ce que j’exagère ou pas, Finky, de prétendre que le jour où j’ai vu brusquement les mains de ma chérie j’ai été trahie par le très haut ? Ce jour-là a eu lieu parce que la lumière du jour l’a éclairé de façon telle que mes yeux furent décillés et que j’ai vu. Vu ce que je ne voulais pas, ne pouvais pas voir. Ses mains c’étaient celles, reconnaissables entre toutes par la tache brune sur la paume, de ce type, de cette nullité que pendant une heure blafarde j’avais laissé entrer, une nuit, dans ma vie, dans mon lit.

LUI : Tu voulais pas faire de pub, tu voulais que tes clients viennent dans la boutique pour se faire par eux-mêmes une idée de ce que tu fabriquais amoureusement. Tu voulais qu’ils soient allumés par tes bracelets, tes colliers et qu’ils économisaient sous par sous pour pouvoir s’acheter un jour le bijou de leurs rêves. Tu vois j’ai changé tout ça, aujourd’hui avec les idoles que je fabrique sur mes placards publicitaires, ce n’est plus la clientèle qui est en quête de mes objets c’est mes objets qui sont en quête d’eux.

ELLE : Mon Elsa, cette lumière est tombée sur toi et en une seconde j’ai su que tu avais trois pères, celui auquel je croyais, celui auquel tu crois et qui t’a donné son nom, et celui qui, un jour, a donné – on ne sait pas à qui - une goutte de sperme.

     Je suis tombée à genoux pour demander « pourquoi » ? À qui demandais-je ça ? à moi ? à l’autre ? à l’autre en moi ?

     J’ai fini par me dire que je devais payer pour continuer à demander et je me suis retrouvé chez toi Finky. Chez toi, grâce au fric on peut demander de façon laïque. Tout ce que je te demande mon vieux c’est de pas te laisser rouler dans la farine par la reine des menteuses.

FINKY : Vous allez me rouler dans la farine ?

LUI : Entre nous t’es pas fier de moi ? t’es pas fier de la façon dont ton petit-fils a interprété la Torah ? Après tout est-ce que nous les juifs on penserait pas comme les capitalistes puritains qui si le fric abonde c’est tout simplement une récompense voulue par le seigneur ?

ELLE : J’en ai peur Finky. Parce que je pense que les hommes sont des cons et que tu ne fais pas exception à la règle. Évidemment il y a des cons cultivés…

FINKY : Lui, c’était un con ?

ELLE : Non.

FINKY : Pourquoi ?

ELLE : Parce qu’il m’a épousé quand on avait 10 ans.

     Il avait pris un rasoir, j’ai bien eu un frisson mais il l’a pas vu, c’était pas le moment d’avoir l’air d’une pleurnicheuse, il s’est coupé le premier au poignet et moi juste après.

     On s’est adossé à l’arbre et on a collé nos deux poignets l’un contre l’autre. Il a dit : « je te donne mon sang tu me donnes ton sang » et j’ai dit : « tu me donnes ton sang je te donne mon sang, maintenant on est marié ».

     Il a répété « maintenant on est marié ». Après on savait plus quoi dire, je me disais on est marié et personne le sait, personne pourra jamais faire comme si c’était pas vrai. Il a dit « oui jamais à condition qu’on oublie pas ». On pourrait oublier ? J’ai demandé et il a dit qu’un grand savant avait dit à la télévision que les grandes personnes oubliaient tout ce qu’ils avaient fait dans le temps.

     J’ai demandé à l’arbre : « Tu crois qu’on peut oublier ? » Je savais bien que moi j’oublierais jamais mais je savais aussi que mamie, depuis qu’elle était devenue gâteuse ne se rappelait plus de rien du tout et idem pour M. Blanc, le boulanger, après son accident de voiture qui lui avait bousillé la cervelle.

     Mais toi, Monsieur l’arbre, toi t’es tellement solide tellement là, que t’oublieras jamais qu’on a marié notre sang. Toi tu grandis pas à la façon des grandes personnes qui peuvent pas s’empêcher de rapetisser dans leur esprit quand elles grandissent avec leur corps.

LUI : Venons-en à l’essentiel. À qui, à part toi, chère dame blanche, à qui le tyran que je suis avec tous, peut avouer à quel expédiant est voué le mendiant que je suis devenu ? Existe-t-il dans ce monde quelqu’un qui puisse soupçonner l’état de mendicité à laquelle je suis voué depuis qu’elle est là chez moi ? Elle, Cilia, ma bonne portugaise.

FINKY – Bien sûr votre mère était d’accord pour le mariage ?

ELLE – Elle était complètement dingo.

 

ILS ONT 10 ANS – LUI, ELLE

LUI : Elle est complètement dingo.

ELLE : Elle dit pas que je fais des bêtises, elle dit que je suis bête que je suis une courge. J’en ai marre de son verbe être. Je veux plus être avec elle, je veux plus qu’elle me regarde.

LUI : Pourtant elle est jolie.

ELLE : Tu trouves que son regard est joli ?

LUI : Oui.

ELLE : Quand elle me regarde et qu’elle voit une courge c’est joli ?

LUI : On s’en rend pas compte.

ELLE : Qu’elle regarde une courge ?

LUI : T’es tellement jolie Lucile que…

ELLE : … que ?

LUI : Qu’on peut pas deviner que…

ELLE : … que ?

LUI : Qu’elle voit une courge.

ELLE : Qu’elle voit ou qu’elle regarde ?

LUI : Ça fait une différence ?

ELLE : Évidemment tu sens pas ?

LUI : Pas vraiment.

ELLE : Alors tu es comme elle.

LUI : Alors je m’en vais.

ELLE : Tu vois tu es comme elle, parce qu’on est pas d’accord tu veux partir.

LUI : Voir et regarder c’est pas pareil ?

ELLE : Si je vois que tu es une courge c’est que tu l’es vraiment, t’es que ça.

LUI : Et si je te regarde ?

ELLE : Alors c’est toi qui regardes.

LUI : Elle va te rendre folle celle la, il faut que tu viennes chez moi.

ELLE : Où ça ?

LUI : Y’a une chambre au grenier personne ne saura que tu es là. Maman verra rien et je t’apporterai à manger.

ELLE : Et Elle ?

LUI : Ta mère ?

ELLE : Oui, Elle, qu’est-ce qu’elle fera ?

LUI : Elle dira à la police que t’as disparue.

ELLE : Et alors ?

LUI : Ils te chercheront.

ELLE : Et puis ?

LUI : Ils te trouveront pas, ça arrive tous les jours, ils classeront l’affaire.

ELLE : Et qu’est-ce qu’elle fera ?

LUI : Elle t’oubliera.

ELLE : Non.

LUI : Tu crois qu’une bonne femme qui te traite de courge ne va pas t’oublier ?

ELLE : Elle se dira qu’est-ce que je vais dire à son père quand il va arriver ?

LUI : Ça sera quand ?

ELLE : Dans un mois pour la pension alimentaire.

LUI : Elle dira que t’as disparue, d’ailleurs ça sera vrai.

ELLE : Il va piquer une putain de colère.

LUI : Il va lui flanquer une raclée : « Pourquoi est-ce que tu as pas surveillée ma fille espèce de salope ! »

ELLE : « Espèce de salope où est ma fille ? Je veux ma fille ! » Il va porter plainte.

LUI : Contre qui ?

ELLE : Contre elle et puis contre la police qui m’aura pas retrouvée… et puis aussi contre les gens qui m’auront cachée.

LUI : Contre moi ?

ELLE : Oui… Surtout contre tes parents, c’est leur maison.

LUI – Oui.

ELLE : Ils iront en prison. Toi t’iras dans une maison de redressement.

LUI : Et toi aussi ?

ELLE : Évidemment.

LUI : C’est mixte ces maisons ?

ELLE : Bien sûr que c’est mixte.

LUI : Ça va être super.

                                             

LUI ÉCRIT

LUI : Depuis qu’elle est là ma vie est réglée. Le lundi soir je reçois les gens du staff pour les questions de litiges privés dont on ne peut pas parler au bureau. Le mardi ce sont les correspondants étrangers qui sont de passage. Le mercredi Pauline, le jeudi les enfants avec leur mère. Le week-end Alexandra vient assez souvent avec une copine et avec elles c’est rigolades et compagnie.

     Mais il y a Cilia qui ne rigole jamais, Cilia, ma bonne portugaise.

     Sa façon de servir à table est immuable, qu’il s’agisse des gens du staff, des enfants avec Marion, de Pauline ou d’Alexandra elle ne s’autorise et n’autorise jamais aucune familiarité. Elle tient manifestement à ce que chacun soit à sa place, elle comme les autres. De sa place elle voit tout ce qui se passe chez moi et dans son regard il est exclu de déceler s’il y a l’once d’un jugement sur cette vie qui est la mienne. Est-il possible de participer à ce monde sans le juger ? Cette question devient idiote si on se place sur le terrain professionnel : dans son intérêt bien compris une domestique ne juge pas ses patrons, sinon c’est la porte. C’est ce que m’a dit Marion.

 

ILS ONT 15 ANS – ELLE, LUI

 

ELLE : Quand j’ai eu 15 ans, j’ai découché et ça m’a accouché.

     On l’a fait et ça m’a fait, m’a fait ce que donc je suis. Ça ne m’a pas étonné comme si je savais à l’avance ce que c’était. Mais lui il a été étonné et j’ai adoré la stupeur que j’ai vue dans ses yeux à l’instant où il est venu en moi, j’ai pensé pourquoi c’est comme ça, pourquoi lui ne sait pas déjà et que moi je sais déjà, pourquoi lui est innocent et moi non ? Je crois que cette stupeur dans ses yeux je la comprenais elle disait « où suis-je ? » et aussi

« où es-tu ? ».

LUI : Le lendemain de ma Bar Mitzvah j’ai pensé qu’il faudrait que j’en parle au rabbin de ce qui s’était passé, avec Lucile c’est un libéral mais pas au point de vous dire qu’on peut toujours s’arranger avec Dios.

ELLE : Ça le rassurait pas de me regarder car moi j’avais presque la réponse, je savais où j’étais et en même temps je savais pas car il n’y avait pas de mot en français pour traduire « où ».

LUI : S’il était comme ça j’aurais pas besoin de lui pour savoir ce que Dios pense de moi vu que par moi-même j’ai mes propres idées sur la question. Là-dessus je suis plutôt d’accord avec Padré, il dit qu’on a pas besoin, comme les catholiques, d’un curé entre nous et lui parce qu’on aurait une ligne directe entre nous et lui.

ELLE : C’était pas rassurant pour lui de sentir que j’étais pas perdue, comme lui, mais seulement éperdue, je lui ai souri où plutôt ça a souri en moi. Les trois mots que j’ai entendus « je aime toi » m’ont mise à l’envers. Ils étaient à l’envers de la syntaxe.

LUI : Mais ça n’empêche pas Padré de dire qu’il faut parler le plus souvent possible avec son rabbi. L’idée de le faire m’est venue pendant la cérémonie. Au moment où je me suis adressé à la communauté comme un garçon devenu responsable de sa fidélité je me suis demandé si cette fidélité n’était pas du toc puisque j’avais déjà donné ma foi à une goy et que je l’avais même épousée.

ELLE : Le sujet de la phrase « je t’aime » n’était pas comme on le prétend à l’école le « je » vu que le seul vrai sujet c’était le mot « toi ». C’était le fait de dire ce mot, ce « toi » qui faisait que le mot « je » se mettait à exister après coup comme un effet du « toi ». C’est donc ça l’amour ? Ce qui fait que le « je » ne précède pas mais succède au «tu ».

LUI : Alors j’en ai parlé au rabbi, et il a dit : « Comment tu as fait pour l’épouser ? »

ELLE : Aujourd’hui je comprends pourquoi le bon dieu quand il s’est mis pour la première fois à causer aux humains s’est adressé à Adam, pas à Ève pour lui dire « où es-tu ? » Il savait bien le bon dieu, d’après ses plans de fabrications, qu’Ève en croquant la satanée pomme, savait comme moi où elle était et que c’était donc pas la peine de le lui demander.

LUI : Je lui ai expliqué qu’on avait échangé notre sang et nos cœurs et que c’était pour toujours et aussi que c’était un goy. Quand il a demandé si je savais qu’échanger le sang c’était un rite païen j’ai trouvé ça petit.

ELLE : Ce qu’il savait pas le bon dieu, c’est qu’Adam ne répondrait pas à sa question. Après tout pourquoi Adam n’a pas répondu « je suis là  » ? Il a pas pu ou pas voulu ?

     Augustin, mon cher, tu dis qu’il pouvait pas répondre à « où es-tu ? » je vais te dire quelque chose, c’est pas seulement que ton péché originaire est une connerie c’est en plus une vraie saloperie. Figures-toi, M. le roi des cons que lorsque que j’ai entendu que les yeux de mon amour me disaient « où es-tu ? », j’ai pu lui répondre, j’ai dit « je t’aime ». Oui je lui ai dit qu’il existait un « je » qui pouvait se dire à la face du « tu ». Face du « je » à la face du « tu ».

LUI : Au moment où elle et moi on s’est frotté les poignets pour que ça se mélange. On a imité aucun païen, on savait seulement qu’il fallait faire ça. D’ailleurs à ce moment là j’ai entendu Dieu dire que c’était très joli.

- Comment sais-tu que c’est lui qui a dit que c’était très joli ?a demandé Rabbi

- Ça ne pouvait être personne d’autre.

- Parce qu’il t’a donné son nom ?

- Pourquoi il donnerait son nom ?

- Parfois il le donne au moment où il parle.

- S’il le donne ça prouve que c’est lui ?

- Tu veux dire que  certains pouvaient s’amuser à l’imiter ?

- Le diable Rabbi ? C’était pas le diable  Rabbi ! … tu me crois ?

Oui Samy c’était pas le diable.

- Rabbi maintenant que j’ai fait ma Bar Mitzvah est-ce qu’il faut que je dise à maman et à  Padré que je suis marié avec une goy…

- Un jour tu le leur diras Samy, mais ce n’est pas urgent, tu es pas obligé de leur parler de ça tout de suite. Selon nos maîtres tu as ton temps.

Ça m’a fait très plaisir de penser que nos maîtres considéraient que le temps était un ami.

ELLE : La seule chose sacrée pour eux c’est pas ce qui se voit c’est ce qui se dit. En tout cas au moment où il est monté à la Teba et que face à tous il a lu et psalmodié Isaïe 2-35 ça m’a fait presque mal. Je crois que je pensais en entendant cette prise de parole à l’emprise du silence qui m’était entré dans les os, à l’église pendant ma communion solennelle à l’instant où le curé m’avait glissé dans la bouche un morceau du corps de Dieu. Je m’étais demandé, je m’en rappelle comme si c’était hier, si j’allais être capable d’avaler ça. Le silence qu’il y avait dans cette hostie était tellement hostile que j’allais peut-être devoir la recracher devant tout le monde.

     S’il ne m’avait pas invité à sa Bar Mitzvah je n’aurais jamais su que si les juifs ne mangeaient pas, comme nous, le corps de Dieu c’est qu’ils avaient une légère préférence pour sa parole. Se méfiaient-ils de leur estomac où ne se fiaient-ils qu’à leur oreille ?

 

IL ÉCRIT

 

LUI : C’est Marion qui a trouvé Cilia par l’intermédiaire de son agence car dès que nous nous sommes séparés elle a décidé qu’il fallait, pour les enfants, une Portugaise, surtout pas une Anglaise. Les Portugaises ont une très bonne mentalité, propre chaleureuse réservée. Catholiques dans le bon sens. Pour Marion le bon sens c’est une certaine attitude envers la sexualité, fermeté sans répression. Si les chers petits avaient envie de se toucher il s’agit pour Marion, après sa lecture du docteur Spock, de leur faire comprendre que ce n’est pas mal en soi, c’est seulement mal de le faire en public.

     Moi j’ai pas besoin du docteur Spock, je me rappelle trop bien les questions qu’on se posait, Lucile et moi, sur ce qu’était une fille.