Extraits

JOURNALISTE – Nous recevons donc ce soir, pour la première fois, sur un plateau de télévision, Monsieur Satan. Doit-on dire Satan ou Monsieur Satan ?

 

SATAN – Satan.

 

JOURNALISTE – Si je peux me permettre cette première question, Satan, pourquoi est-ce aujourd’hui que vous avez pris la décision de publier vos mémoires ?

 

SATAN – Parce qu’aujourd’hui je m’ennuie.

JOURNALISTE – Vous vous ennuyez ? Je ne comprends pas.

 

SATAN – Vous ne comprenez pas ? Voyez-vous, ma chère, aujourd’hui il est devenu si facile de faire le mal que c’en est écoeurant.

 

JOURNALISTE – Pourriez-vous être moins sybillin Monsieur Satan ?

 

SATAN – Pendant des milliers d’années, chère amie, il m’a été difficile de corrompre l’homme, même très difficile : le bougre prêtait l’oreille à ce qu’il est devenu d’appeler sa conscience, c’était d’une grande beauté de le voir se débattre.

 

JOURNALISTE – Il se débattait ? C’était beau ?

 

SATAN – C’était magnifique. Il luttait comme…

 

JOURNALISTE – Comme un beau diable ? Excusez moi…

 

SATAN – Je vous en prie le mot est juste… je vous ai dit que rien n’était plus beau que son angoisse au moment de me céder. Aujourd’hui tout ça est fini ! Depuis que sa foutue Loi ne fonctionne plus c’est à la portée du premier crétin venu de faire le mal… C’est même plus une transgression.

 

JOURNALISTE – Vous évoquez la foutue loi du…

 

SATAN – Oui celle qu’Il a donné au Sinaï.

 

JOURNALISTE – Vous dites « Il »… Vous ne le nommez pas ?

 

SATAN – Parce qu’il a un nom ?

 

JOURNALISTE – Pourquoi sa foutue loi, comme vous dites, ne fonctionne-t-elle plus Monsieur Satan ?

 

SATAN – A cause de moi, chère amie, parce que je suis arrivé à la ridiculiser… Je n’avais pas prévu…

 

JOURNALISTE – Pas prévu ?

 

SATAN – Ce qui allait se passer…

 

JOURNALISTE – Alors aujourd’hui donc vous vous adressez à Lui –permettez moi de dire au Très-Haut- par un texte, par la publication de vos mémoires ?

 

SATAN – Oui.

 

JOURNALISTE – Pourquoi ne pas lui parler directement ?

 

SATAN – Il ne m’écoute plus.

 

JOURNALISTE – Vous pensez donc qu’il vous lira ?

 

SATAN – Lui ne lit pas, c’est Gabriel qui lira les bons passages.

 

JOURNALISTE – C’est comme ça que ça se passe ?

 

SATAN - C’est comme ça que ça se passe , en général Gaby lui fait la lecture.

 

JOURNALISTE – Puis-je vous poser une question Monsieur Satan ?

 

SATAN – On a dit « Satan ».

 

JOURNALISTE – Satan puis-je…

 

SATAN – Allez-y.

 

JOURNALISTE – Qu’attendez-vous de cette publication ?

 

SATAN - Je veux le faire souffrir. Je ne sais pas jusqu’où peut aller sa capacité de souffrance, mais je peux vous dire que ma capacité, à moi, de le faire souffrir est infinie, je ne m’en lasse pas.

 

JOURNALISTE – C’est comme ça depuis…

 

SATAN – Depuis le début…

 

JOURNALISTE - Vous jouissez ?... sans cesse ?...

 

SATAN -  Sa souffrance est comme un baume pour mon cœur malin ! Elle apaise ce qui me fait mal depuis ma chute.

 

JOURNALISTE – Vous êtes tombé ?

 

SATAN- Oui ! Et Parfois je l’imagine dans sa maison, ravi, en train de contempler sa création, et se dire : «Vraiment ces couleurs sont parfaites ! Ces camaïeux de vert dont resplendissent mes champs, ces ocres ! Ces rouges qui luisent sur mes falaises, ce bleu-vert qui ondule sur mes océans sont bien l’expression de ce que j’ai voulu un jour pour sortir de ma solitude.»

 

JOURNALISTE – Il était tout seul ?

Sa fibre de grand sculpteur s’émeut, et alors je l’entends dire : «Nom de Dieu ! C'est moi qui ai réussi tout cela ? Cette dentelle des grandes Jorasses, ce pic altier du Dru et de l'Aiguille verte, ce dôme de l'Annapurna ? C’est moi ? ». Lorsque je l’imagine ainsi ému par sa création, la rage qui naît dans mon cœur -à supposer que j’en ai un– cesse aussitôt.

 

JOURNALISTE – Donc vous en avez un !

 

SATAN – Un quoi ?

 

JOURNALISTE – Un cœur !

 

SATAN - Dieu soit loué !  vous voyez il arrive que je ne puisse m'empêcher de le louer !  je pense qu’il ne peut pas manquer de se demander, dans ces instants délicieux où son oeuvre lui apparaît dans sa splendeur : « Mais bon sang, pourquoi, oui pourquoi n'ai-je pas crée ce monde merveilleux sans lui ? »

 

JOURNALISTE- Excellente question ! pourquoi a-t-il fait ça ? Pourquoi vous a –t-il sorti du néant pour empoisonner son existence ? Il vous a crée ! C’est bien joli d’être un créateur, ce qui est moins joli c’est un créateur qui laisse croire aux créatures, qu’il a su ce qu’il faisait en les créant.

 

SATAN - Je prétends, que tu ne savais pas ce que tu as fait en me créant !

 

JOURNALISTE – Vous lui parler là …Il vous entend ?

 

SATAN – Il n’entend rien !

 

JOURNALISTE – Mais pourtant vous lui parlez !

 

SATAN – Oui , et ce que je veux dire c’est que s’il y en a un qui l’a pris la main dans le sac, un qui l’a pris en flagrant délit de mensonge !! c’est moi . (à la journaliste) Parce que s'il y en a un qui l'a pris la main dans le sac, un qui l'a pris en flagrant délit de mensonge c'est moi.

 

JOURNALISTE – Vous l’avez pris la main dans le sac ?

 

SATAN – Un jour il m’a regardé ses sourcils magnifiques cillaient : « Je suis un peu ébloui par ta clarté » a-t-il dit car je t’ai fait « lumière », Lucifer.

 

JOURNALISTE – Le Seigneur a des sourcils magnifiques Monsieur Satan ?

 

SATAN - Je ne saisissais pas ses derniers mots : « je t'ai fait ».

      - Tu m'as fait ?

      - Oui je t'ai créé. Ex-nihilo, du néant.

Après avoir dit ça il est retourné à ses affaires, il était en plein business, devant lui il y avait des plans compliqués. Il annotait, griffonnait… A l'époque, il en étais au quatrième jour de sa création et que il se concentrait sur ses montagnes et ses océans.

 

JOURNALISTE sortant ses notes – Que se passe –t-il le quatrième jours ?

 

SATAN - Moi je restais avec ce qu’il m'avait dit, « je t'ai fait ex-nihilo »

 

JOURNALISTE -  Qu'est-ce que c'était que cette histoire de nihilo ?

 

SATAN- Tu avais créé le néant .

 

JOURNALISTE – Créer le néant ?! 

 

SATAN - A partir du néant . Pourquoi tu faisais tout ça ? Ces montagnes que tu faisais jaillir du sol, ces plaines que tu aplanissais… C’était pour tes gazelles, pour tes zébus, tes mammouths ? Les nuages qui dessinaient des formes si jolies, ils étaient là pour qui ? Les canards ? Et les océans avec leurs vagues déchaînées….C’était pour les thons !?

Je n’oublierai jamais ce qu’il tu m’a répondu: ce n’était pas pour les canards que tu faisais ça, c’était pour l’homme.

 

JOURNALISTE – L’homme et la femme !

 

SATAN - L’homme ? Qu’est-ce que c’était que ça ? Où était-il ?

Gentiment tu m’expliquas que ce serait ton chef d’œuvre, le couronnement de ta création. Ce fut ma première humiliation.

 

JOURNALISTE –L’origine de votre jalousie ?

 

SATAN –Il déclara qu’il avait aussi crée ce monde pour moi et qu’il allait bientôt me donner des frères parce que soi-disant j’étais trop seul.

 

JOURNALISTE –Et pourquoi pas des sœurs ! Trop seul ? Qu’est-ce que ça vœux dire ? Au milieu des lapins, des canards, des crevettes et des thons comment pourriez vous vous sentir seul ?

 

SATAN – Oui, surtout avec les thons ! Pour la première fois je connu le soupçon, est-ce que tu n’aurais pas créer le monde, moi y compris, parce que toi tu te sentais seul, foutrement seul ? Après tout avant qu’on en soit là, à quoi t’occupais-tu ? A quoi pouvais-tu penser ?

 

JOURNALISTE – le seigneur peut souffrir d’être inoccupé ?

 

SATAN - Et puis qu’étaient les frères que tu allais me donner ?

 

JOURNALISTE – Des archanges !

 

SATAN - Des archanges ? S’ils étaient des archanges alors, moi aussi, comme eux j’en étais un… ? Ca me  fait plaisir d’apprendre ça.

 

JOURNALISTE – Vous avez eu des ailes ?

 

SATAN – Je les ai perdues .

 

JOURNALISTE – Ah…….Genèse 1-3

 

SATAN - Je ne me souviens pas du "fiat lux", mais je me souviens, comme si c'était hier, avec quelle voix de stentor il a crié : "fiat gabriel ! fiat michel !"

Deux beaux gaillards apparurent. Je tombais sous le charme de leur sourire gracieux. A peine avais-je eu le temps de pouvoir admirer les ailes magnifiques qu'ils déployaient en atterrissant à côté de moi que mes oreilles furent blessées par les beuglements qui sortaient de leurs gosiers. « Ils chantent » me dis-tu avec un sourire qui semblait indiquer que ces beuglements t’enchantaient.

Je n'avais pas imaginé que mes frères allaient faire cesser la douceur céleste dans laquelle on avait baigné jusque là.

 

JOURNALISTE – Ils chantaient faux ?

 

SATAN -Là-dessus tu fis les présentations: « Gabriel mon archange n°2, Michel le n°3 ». Là je compris une grande chose : ils se succédaient et je les précédais. Il y avait donc une hiérarchie dans le monde ! Le 2 précédait le 3 et moi précédant le 2 j'étais le n°1. La découverte de ce petit mot, "l'un", l'unique, m'émut aux larmes. Gabriel et Michel vocalisaient et moi, encore sous le choc, je les regardais : leurs regards extatiques, tournés vers le haut, semblaient indiquer que leur braillements n’étaient destinés qu’aux cieux… Pas un seul regard pour moi.

      - Hello ! Alors vous chantez ?

      - Oui, nous chantons la gloire du Seigneur. Toi tu ne chantes pas ?

      - Non, je brille, je suis l'ange de lumière, Lucifer, votre aîné.

      - Mais alors comment fais-tu pour louer le Seigneur, Lucifer ?

 

JOURNALISTE – Question très fine.

 

SATAN – En tout cas ça me l’a coupée.

 

JOURNALISTE – Vraiment très fine.

 

SATAN – Vous aussi ça vous étonne ?

 

JOURNALISTE – Oui .

 

SATAN - Ils le louaient parce qu’il les avait créés et qu’ils avaient, contrairement au papillons, conscience d’avoir été créé par lui. Je me souviens m’être demandé, en regardant la face extasiée des deux crétins…

 

JOURNALISTE – l’ange Gabriel un crétin , !

 

SATAN – Oui ! Il enchaînaient cantiques sur cantiques, « comment se fait-il qu'il soit possible de jouir de façon aussi débile du seul fait d'avoir été crée ex-nihilo ? »

(à la journaliste) Franchement ça vous ferait jouïr vous ? Les choses ont vraiment commencé à se détériorer le jour où j'ai constaté à quel point les chansonnettes des deux idiots te faisaient jubiler Seigneur ! J'ai compris que tu étais un dieu très sensible à l'amour et là je me suis dit attention, est-ce que ça ne risque pas de le rendre un peu trop fragile ? Après tout pourquoi est-ce qu’il ne c’était pas contenté de régner sur l'herbe, les cailloux, les zèbres, et les crevettes ?

 

JOURNALISTE – Vous pensez que le Seigneur veut régner sur un monde sans conscience ?

 

SATAN - Il a voulu créer la conscience et il a commencé avec les deux crétins. mais, en échange, il fallait qu’ils ne pensent qu'à lui !

Vous avez vu ce qui s’est passé quand on ne l’aime plus ?

 

JOURNALISTE – Ca l’attriste ?

 

SATAN – Ca le rend fou furieux !  Je me souvient ….La fureur déformait son visage, la rage l'aveuglait au point de vouloir détruire toutes choses, pas seulement les humains, mais aussi l'herbe, les arbrisseaux, les chenilles, les canards, les papillons, tout sauf : les poissons !

 

JOURNALISTE – Ah, vous parlez du déluge !

 

SATAN - Pourquoi les poissons ont été épargnés ? Personne ne le sait.

 

JOURNALISTE  à elle même– C’est vrai ça, pourquoi a-t-il sauvé les poissons ?

 

SATAN –Quand j’ai vu son visage de fou furieux se superposer à la vision de son visage béat, irradié par la joie, c’a été plus fort que moi, je n'ai pas pu retenir le fou rire qui montait. Ca a été le début de tout.

(à la journaliste) J'avais ri de lui, le premier sacrilège envers sa personne venait de s'accomplir.

 

JOURNALISTE – Si c’était un sacrilège pourquoi avait-il crée le rire Monsieur Satan ?

 

SATAN – Décidément chère amie vous débarquez complètement ! Vous ne saviez pas que c’est moi, moi seul, qui ai inventé le rire ? Où avez-vous été formée, aux Oiseaux ?

 

JOURNALISTE – Oui.

 

SATAN – On l’avait deviné… On vous aura raconté qu’il avait tout crée y compris la possibilité du mal. Foutaise ! C’est moi, aussi seul que j’ai toujours été , qui ait inventé le mal. Si vous voulez qu’on continue à causer, chère amie, il faut que vous ayez pigé ça.

 

JOURNALISTE – J’ai pigé Monsieur Satan.

 

SATAN – Satan.

 

JOURNALISTE – J’ai pigé Satan. Vous vous prenez pour l’inventeur du mal .

 

SATAN – T’entends Seigneur elle dit qu’elle a pigé ! Toi tu te rappelles comment ça s’est passé ! Rien ne pouvait arrêter mon fou rire, surtout pas ton air ébahi, jusqu’au moment où le poids du péché à commencer à peser.

Mes membres angéliques se mirent, chose incroyable, à peser comme si, la terre m'instruisait de la loi de sa pesanteur.

J'eus un moment de terreur car rien ne me préparait à affronter cette métamorphose. J’en tombais à genoux, puis à plat ventre, comme un vulgaire serpent plaqué au sol par la pression terrestre. Je te regardais, terrifié, Seigneur me tendre une main secourable car, à côté de moi, l'abîme ténébreux, que tu  avais créé, le premier jour, s’apprêtait à m’engloutir.

Tu te rappelles le regard qu’on a échangé pendant cet instant vertigineux où tu me tenais pour que je ne tombe pas dans l'abîme ? J'avais peur ! Jamais je n’oublierai l’angoisse qui m’a assaillit lorsque, pendant une fraction de seconde, ma main a glissé d’un millimètre dans la tienne et que j’ai vu cette inquiétude dans ton regard. Tu sentais visiblement que la force de ta main ne suffisait plus à me retenir pour m’empêcher de chuter.

"Bon dieu fais quelque chose !".

Ce fut la première et la dernière fois que j'en appelais à ta bonté.

Pourquoi la force de ta poigne était-elle moins puissante que celle de ton abîme ? Parce que tu étais un père abîmé.

 

JOURNALISTE – Vous pensez que le mal était plus grand, plus fort que Dieu ?

 

SATAN - Tu étais un père infoutu de retenir son fils ainé glissant dans son trou. Si, au moins, on m'avait prévenu, j'aurais pu réagir autrement. Je serais retombé sur mes pieds, mais ça n'a pas été possible parce qu’en tombant au fond de ta Géhenne je me suis fait une double entorse. Et j’ai crié ! « Où es-tu ? »

 

JOURNALISTE – Il n’a pas répondu ?

 

SATAN - De là-haut il me regardait avec compassion, gémir dans son trou et, pour la première fois, j’ai senti qu’il  m'inspirait de la haine, car je mesurais son hypocrisie .

 

JOURNALISTE - C’était quand même bien lui qui avait inventé la sensibilité des nerfs de la cheville, non ?

 

SATAN - Aujourd'hui je crie haut et fort : J'accuse ! J’accuse le Seigneur de mentir. J’ai révélé qu'il y avait, en lui, un abîme dont il ne savait rien quand il a décidé sa création.

Je ne me suis pas révolté, comme ton live le raconte parce que j’étais devenu orgueilleux mais parce que l’abîme était plus fort que toi. Je rétablis donc la vérité : j’ ai inventé le mal, non pas pour que ta soi-disant volonté de me laisser un libre arbitre soit faite, mais pour que ta volonté soit défaite par ma liberté.

(à la journaliste) Vous aimez la liberté chère amie ?

 

JOURNALISTE – Je crois.

 

SATAN – Vous le croyez ou vous en êtes sûre ?

 

JOURNALISTE – Je crois que le Seigneur nous a voulu libre.

 

SATAN – En étant libre vous faites ce qu’il a voulu ?

 

JOURNALISTE – Oui.

 

SATAN – Pas ce que vous voulez ?

 

JOURNALISTE(silence) Ce que je voudrais…

 

SATAN – Réaliser une bonne émission.

 

JOURNALISTE – Oui.

 

SATAN – Une émission que la direction trouvera bonne.

 

JOURNALISTE – La rédaction a fait faire des fiches.

 

SATAN – Des quoi ?

 

JOURNALISTE – Sur les questions que les Français brûlent de vous poser. Celle-ci par exemple : est-il vrai que vous auriez été horrifié par la laideur des premiers hommes ?

 

SATAN - Un jour, comment l'oublier, Belzébuth mon favori, arrive en courant : "Ca y est, le grand jour est arrivé, il vient de créer l'homme".

Ca faisait si longtemps qu’il nous avait bassiné avec son projet de créer une créature à son image qu'on n'y croyait plus. On avait eu tort.

Dès que Belzébuth m’apprit où l'homme venait d'apparaître j'ai accouru pour voir le chef-d'œuvre. Je croyais rencontrer un être encore plus beau que les archanges et j'étais devant un singe.

 

JOURNALISTE – Dieu à l’image d’un singe ?!

 

SATAN - J'étais effaré ! le singe a levé la tête, il a regardé les étoiles et il s'est dit que dans le lointain il y avait quelque chose qui valait le coup d'œil, alors il s’est mis à marcher .Ensuite j’ai vu arriver Eve. Elle dansait ! 

Quelle ne fut pas ma stupeur en voyant, tapi derrière un arbre, une silhouette familière qui l’observait ;  c'était Gabriel.

      - Hello Gaby ! Qu'est-ce que tu fais là ? Tu t'intéresses à Eve ?

      - Oui je suis là pour t'annoncer quelque chose Lucifer.

      - Tu fais dans l'annonciation Gaby ?

 

JOURNALISTE - C’est l’ange Gabriel que vous appelez Gaby ?

 

SATAN -  Oui, il vient m'annoncer que le Seigneur va induire la petite en tentation. À l’époque on ne savait pas encore que les hommes lui adresseraient un jour cette prière : "ne nous soumet  pas en tentation".

 

JOURNALISTE - Pourquoi vous annoncer ses plans ?

 

SATAN -  Il voulait jouer franc jeu avec moi ! La tentation est mon terrain de prédilection. Il me proposait une collaboration.

 

JOURNALISTE - Le Seigneur collaborant pour faire le mal ?

 

SATAN - Le Seigneur ne veut pas faire le mal, ça c'est mon affaire ! Il veut seulement mettre sa créature à l'épreuve.

 

JOURNALISTE - Il veut voir si la petite est réglo ? Si vous pouvez la détourner de sa loi ?

 

SATAN - C'est l’éventualité qu’il envisageait . Il était donc bien tel que je l’imaginais : un dieu paranoïaque.

 

JOURNALISTE – Excusez moi, Satan , ce mot me choc ! Est-ce au sens freudien que vous l’employez ?

 

SATAN – Ne chipotez pas sur les mots ! Regardez ! dés qu’i a crée son chef d’œuvre  Aussitôt après avoir crée son chef-d'œuvre, il le soupçonne  déjà d'être un traître !

  S’adressant à Dieu : il fallait démontrer à l'homme que ta loi était écœurante, qu'elle n'était pas faite pour lui mais pour toi, pour ta passion d'être obéi.

 

JOURNALISTE – on laissera aux auditeurs le choix de juger ce que vous dites .

 

SATAN- J’ai relu plusieurs fois, Genèse 2-16, à l'instant où tu avais ouvert le bec pour leur donner ta première loi : "de tout arbre du jardin tu mangeras et de l'arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas".

 

JOURNALISTE – le seigneur n’a pas ouvert le bec , il a parlé !

 

SATAN – Si vous voulez … Et comme vous savez, elle en a mangé et quand elle a donné le reste du quignon à l'imbécile d’Adam qui cueillait, un peu plus loin, ses poires, en lui disant : "goûte donc de ce pommier c'est bien meilleur que ton poirier" il a mangé à son tour et le tour était joué. Il était mat.

- Non répondis-t-il ! seulement échec au roi ! Regarde bien ce qui va se passer.

 

JOURNALISTE – Le Seigneur aime les échecs ?

 

SATAN – Il est très joueur. L’imbécile a cru me mettre mat. Il ne s’attendait pas à ce qui c’est passé.

Eve mastiquait avec délices son trognon de pomme tandis qu'Adam, plus glouton qu'elle, l'avait avalé depuis longtemps. Il regardait Eve avec insistance.

      - Qu'est-ce que t'as à me regarder comme ça ?

      - Tu es toute nue.

C'était vraiment une remarque idiote vu que ni lui ni elle ne s'étaient donnés jusque-là, la peine de s'habiller.

      - Pourquoi es-tu nue ?

Je la vis en quelques secondes changer plusieurs fois de couleur. Elle se regarda, conçut qu'elle était nue et, devint toute pâle et puis toute rouge en découvrant la nudité d’Adam.

 

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      - Qu'est-ce qui lui prend ?

      - Elle a honte, tu ne peux pas comprendre, j’ai crée les anges asexués.

 

JOURNALISTE – C’est vrai Satan ? Vous n’avez pas de sexe ?

 

SATAN - Adam aussi avait honte. Il se dissimula derrière un arbre. Il était mal caché, ses pieds dépassaient de partout, c'en était pathétiquement drôle. Nous nous regardâmes et je sus que ce que je vis dans ton regard, Seigneur, était de l'angoisse.

C'est maintenant que tout va se jouer dis-tu alors et je t'entendis crier en direction de ce pauvre Adam caché derrière son arbre, « où es-tu ? »

Tu ne savais pas ce qu'allait répondre ton petit chéri et, ça te mettait dans un drôle d'état parce que tu suais à grosse goutte. Ta question avait visiblement plongé Adam dans une perplexité abyssale.

      - Tu te rappelles ce que la petite garce d’Eve lui a dit ?

      - Pauvre imbécile, tu ne vois pas qu'il te fait marcher en te demandant où tu es ? Tout le monde te voit derrière ton arbre.

      - Mais s'il me voit, pourquoi il demande où je suis ?

 

JOURNALISTE – N’était-ce pas une bonne question ?

 

SATAN - C'est exactement ce que j’ai fait remarquer au Seigneur :

      - pourquoi lui demandes-tu où il est puisqu'il est à peine caché ?

      - Il est en train d'essayer de se cacher que j'ai mis en lui quelque chose qu'aucun arbre ne peut cacher.

- Quelque chose ?

      - Quelque chose que tu ne peux pas comprendre.

      - Et quelle est cette chose que tu as donnée à l'humain que je ne peux pas comprendre, Seigneur ?

      - On appellera ça la liberté.

 

(à la journaliste) Le mot me parut immédiatement suspect parce que c’est moi qui avait inventé la liberté.

 

JOURNALISTE – La liberté d’aller contre Lui.

 

SATAN – Y en a-t-il une autre ?

 

JOURNALISTE – Aller vers lui, Monsieur Satan.

 

SATAN – Lui obéir ?

 

JOURNALISTE – Non l’aimer.

 

SATAN – Aimer par obéissance ?

 

JOURNALISTE – Aimer par amour. N’est-ce pas possible Satan ?

 

SATAN – Ecoutez donc, ma chère, comment Adam s’y est pris pour inventer la liberté.

Comme moi, Adam s'était éloigné de toi passant outre a ton commandement. Et comme moi Il lui avais crié "où es-tu ?" Je voyais ce qui se passait dans ta tête : si ce qui s'était passé avec moi se reproduisait avec Adam Il était cuit, il faudrait renoncer au plan qu’Il avait fait, un jour, de faire joujou avec un homme « libre ».

Est-ce que le crétin allait sortir de derrière son arbre et répondre à ta question en te disant : « oui je suis là Seigneur chéri ! éloigné de toi par ma désobéissance, mais mon plus cher désir est de revenir à toi » ?

Ou bien allait-il répliquer, comme je l'avais fait, d'aller se faire foutre ?

Ce fut au-delà de tout ce que j'avais espéré. Celui que j'avais pris pour un crétin s'avéra génial en inventant le faux témoignage. Je n'oublierai jamais cet instant.

Il s'approcha ingénument de nous, parla et démontra en toute innocence comment l'homme pouvait mentir. C'était elle, Eve, la fautive, la salope, qui avait refilé une pomme à un innocent qui, en vérité, ne voulait que des poires.

Au fur et à mesure où il parlait ton visage se crispait d’effroi et mon cœur se dilatait d'allégresse. S’Il avait été un dieu s'appliquant à lui-même les lois de justice qu’Il songeait à donner aux hommes, nous aurions pu en rester là. L'équité eut voulu qu’Il puisse constater qu’Il avait tenté un coup de poker et qu'Il avait foiré : Adam avait transgressé sa loi deux fois, et désormais il était comme moi, corrompu à jamais.

Quelle joie ce fut quand je te vis perdre ton sang froid et hurler comme un fou.

      - Non ! Il n'est pas corrompu ! Il pouvait répondre ! il n'a pas voulu !

      - Il ne le pouvait pas ! n'a-t-il pas perdu, comme moi, son libre arbitre en te désobéissant ?

      - Il n'est pas comme toi, toi tu ne peux pas m'aimer, lui il ne veut pas ce n’est pas pareil.

Alors je décidai de frapper un grand coup pour l'écœurer une fois pour toutes :

      - Relis le catéchisme de ton église Seigneur… ils ont écrit noir sur blanc : si Adam n'a pas répondu à ta question (je lis) c'est  « parce qu'il ne pouvait plus vouloir à cause de sa nature corrompue  par le péché. »

 

JOURNALISTE –Quel éditeur ?

 

SATAN – il y en a une douzaine…

Je n'y peux rien, c'est toi qui a fabriqué les choses comme ça, t'as inventé une loi qui marche à sens unique, elle marche si on lui obéit mais si on fait un pet de travers il n'y a pas de service après vente, on ne peut plus s'en servir. Dans le catéchisme de ton église, ils appellent ça le péché originel, je dois reconnaître que c'est génial.

Tu voulais savoir si, l'homme allait me mettre en échec et ça c'est retourné contre toi.

Tu était échec au roi.

Pour que tu sois vraiment mat il fallait que je trouve ma grande idée : l'idole.

Elle m'est venue progressivement, après une longue période de tâtonnement où j'assistais, impuissant et ému, à la désespérance sous laquelle l'homme et la femme étaient accablés depuis la malédiction que tu avais lancé contre leurs ancêtres Adam et Eve. C'était pitié de voir ces braves gens incapables de jouir de la vie, parce qu'ils se savaient maudits, en prison à perpétuité dans ce monde où ils n'étaient plus autorisés à travailler ou à accoucher avec plaisir.

Autant mon activité de tentateur avait été probante sur leur ancêtre Eve qui était une fille pétante de santé autant j'étais démuni en face de cette bande de gaillards dégoûtés des plaisirs terrestres.

Par mon invention du péché originel, n'étais-je pas en parti responsable de leur état ?

La trouvaille m'est venue fortuitement le jour, inoubliable, où j'assistais par hasard au bain d'une jeune fille éblouissante de beauté, qui se baignait dans un lac. En sortant de l'eau elle vit, étonnée, le reflet de son image et, sans réfléchir aux conséquences que cette parole allait avoir, je ne pus que dire, en voyant son reflet, "tu es belle !"

- Belle ? reprit-elle.

Elle ne comprenait manifestement pas. Lorsque j'eus montré du doigt le reflet de son image et répété ce que je venais de dire, je fus témoin d'une métamorphose : le visage de la femme, soudain captivée par son image, s'illumina et s'accrût en beauté. Elle demeura ainsi, une heure entière, à sourire de toutes les façons possibles à son image à laquelle elle finit même par s'adresser pour lui dire, d'une voix renouvelée : "oui, tu es belle."

Lorsqu'elle partit et que je la vis s'éloigner avec un port altier, majestueux, regardant le monde d'un regard vainqueur, je sus que le cours du monde allait changer.

 

JOURNALISTE – Le cours du monde changer, à cause d’une femme ?

 

SATAN – Oui, ma chère, je venais d'apprendre qu'il suffisait que l'homme puisse idolâtrer une image de soi pour qu'il puisse se redresser, oublier sa malédiction et reprendre goût à lui-même et aux choses.

Dès le lendemain, j'ai inventé le miroir. Je l'ai distribué aux quatre coins du monde et j'eus très vite le bonheur d'assister au redressement de l'humanité.

Un jour je me suis dit : « Pourquoi ne fabriquerais-je pas pour les hommes une image d'eux-mêmes si magnifique, si grandiose, qu'ils ne résisteraient pas au plaisir de la mettre en commun entre eux en l'idolâtrant ? »

C'est ce que j'ai fait en les incitant à ériger, à Babel, cette tour merveilleuse qui a fait l'unanimité de tous.

Grâce à elle les hommes oublièrent leurs différences ne parlèrent qu'une seule langue, marchèrent d'un seul pas, et pensèrent de façon uniforme. C'était si beau de voir leurs regards qui, en étreignant cette forme unique de ma tour, s'étreignaient silencieusement les uns les autres.

Qui aurait pu nier alors, que moi le soi-disant malfaiteur, n'étais pas en vérité le véritable bienfaiteur d'une humanité merveilleusement unie ?

Evidemment : lui.

En bon dieu jaloux il décida de détruire mon œuvre unificatrice en lui substituant sa foutue diversité des langues : Lui, l'Un, ne voulait pas l'unification des hommes : il voulait accentuer leur division, la multitude des langues. Il n’aimait pas, comme moi la transformation qui s'empare du petit bonhomme quand son regard fasciné par ma tour, ou par un drapeau lui fait découvrir l'extase qu'il y a à être fondu dans une masse qui pense à l'unisson.

Franchement ma chère que pensez-vous d’un dieu qui méprise les masses et qui n’en pince que pour l’individu et sa diversité ? Ne voyez-vous pas qu’avec cet individualisme devenu moderne vous êtes tous dans la déprime ? Je ne vais pas cracher sur le Prozac puisque je détiens 80 % du marché mais, entre nous, je trouve votre individualisme lamentable…

Vous prenez du Prozac pour votre dépression chronique ?

 

JOURNALISTE – Un comprimé le soir.

 

SATAN – J’aime mieux ça… Je n’aurais pas aimé apprendre que vous êtes soigné par un freudien.

 

JOURNALISTE – Vous n’aimez pas Freud, Satan ?

 

SATAN – Comment aimerais-je un gaillard qui s’en ait pris à la plus secrète de mes idoles : l’image adorable que l’homme avait de lui-même.

Il est venu annoncer aux hommes que ce centre, cette idole, n'existait pas, qu'elle était une illusion : l'essence de l'homme était d'être décentré, résidant dans un ailleurs invisible.

Si l'homme n'avait plus de centre aimable et séduisant comment m'adresser à lui pour le séduire ?

Comme souvent, en temps de crise, la solution du problème vint de ce petit génie qu'est Belzébuth. Que ferais-je sans lui ?

 

BELZEBUTH – Pourquoi es-tu si angoissé maître ?


SATAN – Mon cher Belzébuth, je crois qu’avec ce voyou de Freud nous sommes, bel et bien, devant une impasse.


BELZEBUTH – Pas sûr.


SATAN – Pas sûr ?


BELZEBUTH – Ton impatience t’aveugle maître ! Nous avons à faire pour l’instant à des pionniers, laisse faire le temps et tu verras qu’ils vont s’assagir, qu’ils ne pourront pas se passer d’un dogme bien longtemps.


SATAN – Comment veux-tu qu’on fasse un dogme avec le discours de ce Freud qui annonce que l’homme est décentré, qu’il a perdu cette idole qu’était son centre, l’image qu’il avait de lui-même ?


BELZEBUTH – Tu crois, maître, que nous n’avons pas les moyens de séduire ces freudiens excentriques sous prétexte qu’il préféreraient l’inimaginable à l’image ?


SATAN – Qu’est-ce que tu veux faire avec ces poètes du trou qui se méfient de la plénitude séduisante de l’image ?


BELZEBUTH – Oublierais-tu, maître, qu’un trou pouvait se boucher ?


SATAN – Un bouche-trou ? Tu disposes d’un bouchon Belzébuth ?


BELZEBUTH – Oui maître.


SATAN – Où est-il ?


BELZEBUTH – Ne voies-tu pas que nous pouvons jouer avec les freudiens presque le même coup qu’avec les premiers chrétiens. Tu ne te souviens pas comment le petit Paul de Tarse, avec ses épîtres, a inventer le dogme comme bouche trou ? Comment en militant pour l’image du fils il est parvenu à faire oublier le père inimaginable ? Est-ce qu’on ne croyait pas, avant lui, qu’on ne pouvait rien faire contre le deuxième commandement de Moïse ? Contre l’interdiction de l’idolâtrie ?


SATAN – Tout ça est bien joli mais tu oublies une chose, Belzébuth, c’est que Freud n’est pas un prophète, c’est un scientifique, est-ce que nous pouvons faire quelque chose contre la science ? Contre un trou scientifique ?


BELZEBUTH – Oui maître.


SATAN – Oui ?


BELZEBUTH – Nous pouvons faire de ce trou une idole !


SATAN – Mon cher Belzébuth je crois que notre impuissance contre Freud t’aveugle complètement.


BELZEBUTH – Freud à découvert que les mots étaient ordonnés autour d’un trou, dont il n’y avait aucune représentation possible. Suppose, maître, qu’on suscite chez les freudiens, des petits Saint-Paul qui renverseraient tout simplement l’ordre des mots de Freud en mots d’ordre ? Qu’ils deviennent des militants ordonnés du trou freudien et lacanien ? Qu’ils passent leur temps à le proclamer, à le diffuser, à le sacraliser ?


SATAN – A l’idolâtrer ?


BELZEBUTH – Oui maître, à en faire l’idôle d’un joli petit trou bien propre, bien net, bien centré.


SATAN – Génial Belzébuth ! Les freudiens pourraient cesser d’être des excentriques ?

(à la journaliste) Et bien, ma chère, figurez-vous que ça a marché, Belzébuth avait raison, aujourd’hui à part quelques excentriques irrécupérables, nos amis freudiens redeviennent de bons garçons et de braves filles militant d’un inconscient qui ne leur fera plus ni chaud ni froid. Ils y seront aussi imperméables qu’un canard peu l’être à l’eau qui coule sur ses plumes.

 

JOURNALISTE – Je crains de na pas être d’accord avec vous. Quand je pense à mon psychanalyste je peux vous dire…

 

SATAN – Vous aviez dit que vous étiez au Prozac ?

 

JOURNALISTE – Egalement au Prozac. Je voulais dire que mon psychanalyste n’a rien d’un canard imperméable.


SATAN - J’ai dit qu’il y a encore quelques canards perméables… Il en fait certainement parti… Mais avec votre permission je voudrais élargir le débat.

 

JOURNALISTE – Allez-y.

 

SATAN – Je voudrais profiter de ce dialogue entre nous pour poser deux questions au Seigneur.

Seigneur tu as créé l'homme avec deux oreilles et deux yeux, deux oreilles pour t'entendre et deux yeux pour voir mes idoles n'est-ce pas ? Quand tu as choisi de le diviser ainsi, savais-tu déjà que si l'idole aurait si mauvaise presse c'est parce qu'Abraham avait remarqué que les images des choses, en ne faisant pas entendre l'existence de ta parole créatrice, incitait à t'oublier ?

Si c’est cela pourquoi n'as-tu pas fait l'homme aveugle ? C’est ma première question.

Deuxième question : pourquoi est-ce par ta parole que tu as créé les choses et non par ton regard ?

Songes-y : si tu avais créé le monde par ton regard les images des choses n'auraient pas seulement été si jolies, elles auraient aussi transmises ta présence à l'homme et elles n'auraient pas été objets de suspicion.

Tu as bâclé le travail mon vieux, tu as été trop pressé. Alors que tu aurais pu créer ton monde en le parlant et en le regardant, en même temps, tu as d'abord parlé et ensuite, ensuite seulement, comme le dit ton livre -et il vit que c'était bon- tu l'as regardé.

Toi le tout puissant n'avais-tu pas le pouvoir de faire les deux en même temps ? Tu n'as pas pu ou tu n'as pas voulu ?

Au cas où tu n'aurais pas pu c'est tout simplement que tu n'es pas le tout puissant capable de faire ce qu'il veut. Si c'est le cas avoue-le.

Pour ma propre gouverne, j'aurais aimé savoir si je suis là à cause de ta  bonne volonté ou de ta mauvaise volonté ?

 

JOURNALISTE – Il me semble que vous éludez certaines questions Satan : vous parlez de la bonne ou de la mauvaise volonté du Seigneur mais « quid » de la bonne et de la mauvaise volonté de l’homme par rapport à la loi qu’Il a donnée à Moïse ?

 

 

SATAN - Il faut reconnaître qu’il a fait très fort le jour où Il s'est dit : "et si j'allais lui causer à ce peuple que je vois là, réuni au pied de cette jolie montagne du Sinaï"?

Tout ce monde au Sinaï, pour t'écouter, j'aurais préféré l'Annapurna, parce qu'aussi intéressant que puisse être ton baratin, je connais les hommes, ils sont tellement frileux qu'il n'y aurait eu presque personne.

Quand on m'a appris qu’Il avait décidé de faire imprimer ta parole sur la pierre et qu’Il envoyait régulièrement ses prophètes pour rappeler l’esprit de sa loi j’ai eu un coup de blues. Heureusement, un jour, Il a cessé de leur insuffler son souffle. Pourquoi Nehemie fut-il le dernier ? Etait-il essoufflé ? Avait-il besoin de se reposer comme Il l’avait déjà fait au septième jour de sa création ?

 

JOURNALISTE – Les téléspectateurs nous adressent de nombreuses questions. Il y en a une qui revient de façon insistante : vous nous parler beaucoup de votre relation particulière, j’allais dire intime, à Dieu le Père, mais pas un mot de votre relation à Dieu le fils. Cela nous étonne.

 

SATAN - Quand j'ai reçu de mes services les premiers rapports m'instruisant de ce que dans ma bonne ville grecque d'Antioche, une bande de fanatiques juifs – qui se faisant appeler "chrétiens" – je n’ai pas tout de suite réagi. Et puis nous avons fini par apprendre que de nombreux antiochiens faisaient bon accueil à ces chrétiens qui venaient leur annoncer que les dieux qu’ils adoraient depuis toujours étaient désormais bons à mettre à la poubelle parce qu’ils n’avaient pas crée le monde vu que seul, leur Seigneur, l’avait fait. Alors je me suis inquiété.

Qu'est-ce qui leur prenait à ses nouveaux prophètes de ne pas rester chez eux, comme ils l'avaient toujours fait ?

Pourquoi cessaient-ils de prendre modèle sur leur Moïse, leur Isaïe, leur Jérémie, toute cette bande d'allumés qui avaient assez de jugeote pour avoir compris que personne n'était prêt à les écouter en dehors de leurs frontières ?

Petit à petit les informations ont filtrées et j'ai progressivement été mis au parfum : ces zigotos venaient chasser sur mes terres parce que tu venais d'introduire une nouvelle pièce sur la case centrale de l'échiquier : tu venais d'inventer le coup du fils.

Tes énergumènes venaient proclamer que tu venais d'engendrer un nouvel Adam, nommé Yeshoua, qui allait accomplir, une fois pour toutes, ta loi et ça allait, une fois pour toutes, sauver tous les hommes. La proposition était séduisante, les hommes pouvaient être sauvés sans accomplir eux-mêmes ta loi parce qu'un brave type faisait tout le boulot à leur place.

Est-ce que les Iroquois et les Eskimos, seraient aussi sauvés ? A l'époque on ne savait pas trop.

 

JOURNALISTE – Vous persiflez ?

 

SATAN – C’est ce qu’il vous semble ?

 

JOURNALISTE – C’est ce que trouve plusieurs téléspectateurs choqués parce que vous venez de qualifier d’énergumènes nos 12 apôtres.

 

SATAN – Réalisez-vous qu’ils rompaient le lien qu'Abraham avait établi avec le temps pour rencontrer son Seigneur ? Pour eux l'homme n'avait plus besoin, comme leur vieil ancêtre, de prendre tout son temps, le temps de toute une vie pour te connaître. Ils étaient devenus des gens pressés, pas patients, qui ne voulaient plus attendre le lendemain pour vivre dans ton royaume, ils voulaient tout, tout de suite, aujourd'hui même.

Ils apprenaient qu'il suffisait de ressentir de l'amour pour son fils afin d’entrer dans son royaume ; l'instantanéité du sentiment venait à la place du travail de la pensée. Ca les faisait craquer. Comment auraient-ils pu résister à une telle tentation ? Grâce à un instant d'émotion pure, à une seconde d'exaltation sa grâce tombait sur eux et n’importe qui devenait instantanément membres de son Eglise

 

JOURNALISTE – N’y a-t-il rien qui ne vous ai émerveillé, ne fut-ce qu’une seconde, dans la démarche d’un Dieu créateur qui donne son fils par amour des hommes ?

 

SATAN - Là où IL m'a épaté, il faut quand même que je l'avoue, c'est par la façon, dans cette histoire d'amour, dont Il a joué les amoureux. Je dis bien "les" amoureux et pas l'amoureux étant donné qu’Il s'est coupé en trois pour aimer la jolie petite Marie : Il l'a aimé en tant que père car elle était sa fille, Il l'a aimé en tant qu'époux puisque son esprit l'a engrossé et Il l'a aimé en tant que fils puisqu'elle à accouché de lui.

Comment lui est venu l'idée de transmettre aux hommes l'idée que son amour de Père de Fils et de Saint-Esprit était une réplique de la disposition féminine a aimer trois fois ? Comme fille, comme épouse et comme mère ? J'aimerais le savoir. Où vas-tu chercher des trucs pareils ?

Quand je pense à l'homme qui se met en quatre et à toi qui te mets en trois, ça me pose forcément une question : moi, je suis en combien ?

J'exècre cette question, elle réveille en moi une douleur qui va bien au-delà de la jalousie ; il me suffit d'imaginer cet imbécile de Gabriel en train d'annoncer à la petite gourde, transie d'effroi, que ton auguste verbe avait trouvé résidence en elle, pour avoir envie de hurler : pourquoi, moi, n'ai-je pas eu de maman ? Pourquoi m'as-tu créé de rien ?

Mes demi-frères, Adam et Jésus, tu les as créés l'un de l'argile, l'autre de la femme. Ca leur permet de ne pas dépendre que de toi, dans les moment de cafard, ça leur permet de se retourner l'un vers son humus l'autre vers sa maman.

Mais moi ? Moi je n'ai que toi, tu ne m'as pas donné d'autre chose que toi, tu m'as seulement crée.

Il ne sait pas ce que c'est, ton petit Jésus, de ne pas avoir de maman : quand il fait celui qui est tellement énervé par sa mère juive qu'il peut pas s'empêcher de l'envoyer balader, je dis qu'il sait pas ce que c'est de pas avoir une maman sur qui on peut se passer les nerfs. A propos d'elle, cher Seigneur, encore une question : Pourquoi as-tu choisi une petite juive et pas une bourguignonne ou une sioux ?

Vous vous étiez posé la question ?

 

JOURNALISTE – Pas vraiment.

 

SATAN – Alors je vous pose la question : vous qui êtes, je crois savoir, originaire du Bérry ne vous êtes-vous jamais demandé, quand vous étiez une petite bambine pourquoi le Seigneur n’avait pas choisi une petite berrichone ?

 

JOURNALISTE – Satan vous vous écartez de la question que les téléspectateur vous posent.

 

SATAN – J’ai du oublier…

 

JOURNALISTE – Tout le monde remarque une sorte d’exaltation dès que vous parlez de père et une sorte d’indifférence envers Dieu le fils. La loi apportée par le Père serait-elle pour vous plus difficile à combattre que l’amour apporté ar le Fils ?

 

SATAN – Je vous félicite pour cette question, chère amie, elle me donne l’occasion de dire ici, comment nous avons été amenés à trouver une parade au coup du fils.

J'étais venu à Antioche pour me faire une idée de ce que Pierre et Saul étaient capables de dégoiser  à la foule de naïfs qui venait les écouter.

Ils parlaient tour à tour de la proximité de ton royaume, et une vision prophétique m'est tombée dessus comme une massue. Aussi clairement que je vois à l’instant mes pieds fourchus, je vis la main du Seigneur, signer le décret qui allait changer le monde : ces chrétiens allaient, un jour prochain, prendre le pouvoir. Tous les boniments que j’étais en train d’entendre allaient donc un jour s’emparer de l’empire (romain), le convertir et le soustraire à mes temples et mes idoles !

C'était vraiment ces miséreux qui vivaient d'amour qui allaient un jour prendre le pouvoir ? Je peux le dire, mon cœur endurci s’est mis à saigner si fort que j'ai appris, à ma grande honte, combien il pouvait être, secrètement, tendre.

Alors j'ai replongé dans la Géhenne, je suis retombé au fonds de mon trou et je peux le dire, j'ai connu l'enfer.

Aujourd'hui ils appellent ça la dépression, c'est un mot assez juste qui dit bien ce qui arrive au corps quand il n'est plus voué qu'à la pression de la pesanteur. Les mélancoliques règlent la question en se jetant par la fenêtre mais moi je ne pouvais pas, comme eux, tomber de haut vers la tombe qui m'aurait donné le repos vu que je suis increvable.

Combien de temps ai-je été terrassé par cette mélancolie ?

Des mois. Pendant tout ce temps Belzébuth a été comme une mère juive pour moi, chaque matin à la sortie de la nuit harassante que j'avais passée, il était là, au pied de mon lit avec un bouillon d'œuf de poule bien chaud.

C'est à ce bouillon fumant quotidien que je dois, je puis l'avouer aujourd'hui, d'avoir pu tenir le coup.

Et puis le jour, le grand jour est arrivé.

Ce jour-là fut un des plus beaux de ma vie. Je revois encore la scène : Belzébuth arrive dans mon bureau essoufflé. C'est le seul de mes suppôts qui s'essouffle en courant.

 

BELZEBUTH – Maître tu es au courant de ce qui vient de se passer à Antioche ?

 

SATAN - Non.

 

BELZEBUTH – Paul vient de se révolter contre Pierre ! Il prétend publiquement qu’en voulant transmettre la loi aux nouveaux convertis Pierre trahit Jésus ! Le vers de la scission est dans le fruit maître, le seigneur a peut-être décidé que l’empire se convertirait mais il n’a pas dit pour quelle tendance : Pierre ou Paul ?

 

SATAN – Parle-moi de ce Paul.

 

BELZEBUTH - A notre connaissance son premier maître à été Gamaliel, le chef des pharisiens. Le mois suivant, il se ralliait à l’adversaire déclaré de Gamaliel, le grand prêtre, avec une soudaineté renversante. Il faudrait savoir, quand il vire ainsi à 180°, s'il a le sentiment de trahir ou d'être fidèle à lui-même ? Nous ne savons pas si sa nouvelle sujétion au grand prêtre lui pesait déjà, toujours est-il que sur le chemin de Damas, le gaillard a prit un nouveau virage et, comme à son habitude, à 180° : il a brusquement décidé, avec la soudaineté de l'éclair, qu'il changeait d'avis et que, dorénavant, il ne pourchasserait plus les disciples du Nazaréen : il chasserait pour lui.

 

SATAN – Pourquoi ?

 

BELZEBUTH  –  On dit qu’il a entendu une voix lui poser une question : « Pourquoi me persécutes-tu ? ». A qui appartenait la voix ? Etait-ce celle de Gamaliel ? Celle du grand prêtre ? Pas du tout m’a-t-on dit, c’était en fait celle de Jésus mort et ressuscité. Je me suis demandé comment il avait reconnu qu’il s’agissait de sa voix étant donné qu’il ne l’avait jamais connu de son vivant.

 

SATAN – Et voilà Seigneur, comment sans le moindre Prozac je suis sorti de ma dépression. En mesurant l’abîme qui séparait Pierre et Paul, la perspective de mon action diabolique, divisante, apparaissait possible.

Si tu ne m'avais pas ainsi sous-estimé tu aurais été plus vigilant, tu te serais donné les moyens de savoir ce qu'avec mon conseil privé, nous adoptâmes comme stratégie secrète pour les siècles à venir.

C'était, si ma  mémoire est bonne et elle l'est, en l'an 51, une semaine avant la réunion du premier concile de tes militants à Jérusalem.

Pour la première fois je donne donc à lire à tous, les minutes de ce conseil qui décida, Seigneur, du sort de ton église.

Participaient à la réunion : Belzébuth, ASMODEE et moi bien sûr.

 

SATAN - Est-ce que vous réalisez ce qui est en train de se passer à Jérusalem, à Antioche, à Damas ? Il est en train d'envoyer directement son Esprit aux gens ! Les hommes et les femmes se mettent à dégoiser dans toutes les langues au nom de son Esprit saint sans plus respecter aucune autorité ! c'est le bordel !

 

ASMODEE - Pourquoi il fait tout ça ? Il veut le bordel ?

 

BELZEBUTH - Il sait parfaitement ce qu'il fait.

 

SATAN - Oui il a un plan… un plan dément mais je pense comme Belzébuth, qu'il sait parfaitement ce qu'il fait.

 

ASMODEE - Qu'est-ce qu'il veut ?

 

SATAN - Il veut tout casser et, cette fois, c'est pas avec l'eau du déluge c'est avec son Esprit Saint ! Depuis quelques siècles, il avait choisi de jouer au Dieu caché, aujourd'hui il est en train de sortir de sa cachette ! Il envoie son Esprit au premier crétin venu qui ne peut plus douter de son existence ! Le doute c’était notre capital.

Il a été tellement humilié par ses échecs qu'aujourd'hui il veut une vraie vengeance. Il veut régner à nouveau, régner seul, absolument seul.

 

ASMODEE - Sans intermédiaires ? Et sans idoles ?

 

BELZEBUTH - Il a compris que les rois sont pour nous des marionnettes. Depuis le jour où le petit peuple qu'il s'était donné ne s'est plus donné entièrement à lui il prépare sa revanche : que faire ?

 

SATAN - Pour que vous ayez tous les éléments du dossier en main, je dois vous dire le plus grave : mes visions prophétiques m'indiquent, sans aucun doute possible, qu'à plus ou moins brève échéance, l'empire se convertira à la nouvelle religion.

 

ASMODEE - Je n'arrive pas y croire ! Cette bande de mendiants, de miséreux !

 

SATAN - C'est écrit ! ce n'est évidemment pas pour aujourd'hui, mais ils vont bientôt pulluler et s'organiser.

 

ASMODEE - Pas si on les empêche.

 

SATAN  - On ne pourra pas les empêcher, ils vont inventer un truc génial qui va les rendre irrésistibles.

 

ASMODEE - Quel truc maître ?

 

BELZEBUTH - Ils ne fuiront pas les persécutions, ils s'y exposeront.

 

ASMODEE - Ils ne tiendront pas à la vie ?

 

BELZEBUTH - Si, à la vie du ciel, là où ils sont censés aller après avoir ressuscité comme leur Jésus. Tu vois le problème pour nous…?

 

ASMODEE - Et bien…

 

BELZEBUTH - Pour eux, l'attente de ce qui les attend là-haut sera telle qu'ils n'attendront rien d'ici ?

Maître, j'ai une idée… Elohim veut faire triompher une religion sans idole or l'idolâtrie est nécessaire à notre survie n'est-ce pas ?

Si nous faisions triompher le règne de cette religion anti-idolâtres grâce à un homme idolâtré ?

 

ASMODEE - Qu'est-ce que veut dire ce charabia ?

 

BELZEBUTH - Supposez, que cette nouvelle religion soit un jour imposée par le maître de l'empire.

 

SATAN - Quoi ?

 

BELZEBUTH - Ne vois-tu pas ce qui se produirait si c'était un empereur, un homme divinisé, uni idole vivante, qui imposait le décret d'Elohim ?

 

ASMODEE - Il devient fou.

 

SATAN - Laisse le dire ! Continue Belzébuth !

 

ASMODEE - Un seconde ! Qu'arriverait-il aux sanctuaires où les dieux qui nous protégeons sont vénérés ?

 

BELZEBUTH - Ils seront détruits.

 

SATAN - Qui sera ce premier empereur chrétien ? Comment allons-nous le dépister ?

 

ASMODEE - Si tu décidais de la création d'une commission d'étude sur ce sujet, je serais prêt à m'en occuper.

 

BELZEBUTH - Nous ne sommes devant un choix : si un empereur se convertit un jour au dieu invisible de la bible tout le monde saura que le monde à été crée par Elohim et continue de l'être par sa parole.

 

ASMODEE - Et alors ?

 

BELZEBUTH - Alors tous les gens voudront entendre cette foutue parole ! le monde sera ingouvernable et ce sera, comme maintenant, le bordel généralisé ! Mais si l'empereur devient monothéiste en se convertissant à un dieu visible ça serait autre chose.

 

ASMODEE - Je ne vois pas

 

BELZEBUTH - Il s'agit justement de voir : si l'empereur se convertit à un dieu visible tous les regards de l'empire convergeront sur ce dieu, s'unifieront, ça fera une unité merveilleuse, comme à Babel…

 

SATAN - L'union par le regard, génial !

 

BELZEBUTH - Songez que le regard est silencieux, si on regarde, on regarde : on n'écoute pas !

 

ASMODEE - Ils n'écouteront plus Elohim ?

 

BELZEBUTH - S'ils se mettent à le regarder, ils ne l'écouteront plus.

 

ASMODEE - Parce que d'après toi il va se faire voir ? Tu crois qu'Elohim, pour te faire plaisir, va ranimer son buisson ardent et faire monter ses flammes si haut que le monde entier le verrait ?

 

BELZEBUTH - J'espère qu'il ne ferra pas ça.

 

ASMODEE - Il faudrait savoir ce que tu espères ? Tu dis espérer qu'il se montre ?

 

BELZEBUTH - Mon cher Asmodée, tu n'as encore rien compris à ce qu'était l'idolâtrie. Une bonne idole, une vraie idole, est une image silencieuse qui cherche le silence de l'homme. Le buisson ardent c'est le contraire, ce n'est pas une image silencieuse c'est une parole imagée qui veut la parole de l'homme. Tu comprends ça oui ou non ?

 

ASMODEE - Tu penses avoir des cours à me donner en matière d'idole ? Tu nous dis que les hommes n'écouteront plus Elohim s'ils se mettent à le regarder. C'est bien joli, mais où vois-tu qu'Elohim se fasse voir ?

 

BELZEBUTH - Tu ne vois pas ?

 

ASMODEE - Non je ne vois pas… Je ne vois qu'une bande de chrétiens qui s'excite autour d'un nouveau messie ! Dans un messie Elohim ne se fait pas voir, il ne fait que faire entendre sa volonté.

 

BELZEBUTH - Et si pour une fois, ça ne se passait pas comme ça ? Si pour une fois Elohim ne faisait pas entendre sa volonté, s'il la faisait voir ?

 

ASMODEE - Comment ça voir ?

 

BELZEBUTH - Si son Jésus était autre chose qu'un messie ? S'il était dieu fait homme ?

 

SATAN - Fils de Dieu ?

 

BELZEBUTH - Est-ce qu'alors dieu ne se donnerait pas à voir ?

 

SATAN - Continue !

 

BELZEBUTH - Alors, est-ce qu'en se convertissant à la nouvelle religion, les hommes de l'empire ne retrouveraient pas ce qu'ils ont toujours connu : l'adoration d'un homme devenu dieu ?

 

SATAN - Comme Hercule ?

 

BELZEBUTH - Comme Hercule, comme Dionysos, comme l'empereur des Romains. Qu'en penses-tu Asmodée ?

 

ASMODEE - Tu prends le Seigneur pour une andouille ! Tu crois qu'il va se laisser détrôner par son fils ? Qu'il va accepter que les hommes ne l'écoutent plus sous prétexte que le fiston est tellement joli garçon qu'il capte tous les regards ?

 

BELZEBUTH - Figure toi que ça a déjà commencé : que le Seigneur l'accepte ou pas c'est comme ça, il y a depuis quelque temps une scission, sur cette question, entre la bande des 12 fanatiques qui veulent écouter la loi du père à la sauce Jésus et la bande des copains de Paul qui ne veulent plus entendre parler du père et de sa loi parce qu'ils n'en pincent que pour l'image du fils mort et ressuscité.

 

SATAN – Il n’y a pas que ça. Ce Paul a écrit à ses amis corinthiens que Jésus lui avait personnellement donner en rêve des instruction pour instituer l’eucharistie. C’est tout simplement génial.

 

ASMODEE – Pourquoi génial ?

 

SATAN – Parce que la présence du fils quand elle est mangée ne fait pas les mêmes dégâts que la présence du père quand elle est entendue.

 

ASMODEE – Manger et regarder le visible au lieu d’écouter l’invisible ?

 

SATAN – Oui messieurs ! C’est la dernière chance de l’idolâtrie, vous comprenez pourquoi il faut soutenir la tendance Paul ?

 

*       *

*

 

SATAN – C’est ce qu’on a fait Seigneur et comme tu le sais on a gagné.

 

JOURNALISTE – Nous avons en ligne le Cardinal Chamoizeau qui exprime son indignation.

 

SATAN - Par mes soins l’idolâtrie a tellement prospérée avec les images de ton fils, de ton épouse et de tes saints qu’elle a rendu ta loi caduque.

 

JOURNALISTE – Le Cardinal, au nom de sa sainteté, demande qu’on coupe l’émission.

 

SATAN – Ne coupez. On dira que je porte bien mon nom de Malin mais, parlons carte sur table, aujourd’hui il y a que moi qui puisse mesurer que ce que j’ai fait n’est pas malin. Ma haine contre toi était telle qu’elle m’a aveuglé, m’a empêché de voir clair, de voir qu’en suscitant le mal chez l’homme j’ai fait bien autre chose que de te faire souffrir : j’ai déchaîné en lui une force qui échappe à mon contrôle et qui se retourne contre moi puisqu’elle est pas loin de détruire un jour, une fois pour toute, cette jolie planète sur laquelle je me suis tellement amusé, depuis toujours. Je vois venir avec terreur l’instant où les hommes vont disparaître et me laisser seul à jamais glacé dans l’espace intersidéral.

 

JOURNALISTE – Il semblerait Monsieur le Cardinal que Satan change soudainement de discours ? Satan puis-je vous poser une question ? Il ne m’écoute pas…

 

SATAN - Quand tu m’as confié un jour le soin de faire goûter à l’homme le mal tu ne savais pas encore Seigneur, et moi non plus, jusqu’où il pouvait aller avec ça. En ridiculisant ta loi je voulais seulement transmettre à ce bougre d’homme cette haine de toi qui me ronge : j’était à mille lieux de soupçonner qu’en s’emparant de cette haine il allait la détourner contre lui-même, contre l’espèce humaine. Je croyais te faire un sale coup en inventant l’idole, aurais-je pu deviner qu’il lui suffisait, à cette idole, de s’incarner dans une petite moustache ou dans un croissant de lune pour qu’elle puisse donner à ceux dont elle prendrait possession le goût et la capacité de détruire le monde humain ? Mon idole à moi c’était pour que l’homme t’oublie pas pour qu’il s’oublie lui-même.

Franchement est-ce que ça n'est pas marrant de constater que moi qui suis là en principe, pour te mettre des bâtons dans les roues, je sois là aujourd'hui à te dire que je pourrais bien te sauver ? Sauver plus exactement ton œuvre, ton chef d'œuvre, ce monde humain que tu as créé assez imparfait pour qu'il puisse retourner au néant d'où tu l'as tiré.

 

JOURNALISTE – C’est un scoop ! Si nous vous entendons bien, Satan, vous souhaiteriez aujourd’hui sauver le monde ?

 

SATAN - Mais pour ton malheur, ou pour ton bonheur, c'est selon, tu as aussi crée avec moi, Seigneur, quelqu'un qui l'aime ce monde et qui est là pour te rappeler que tu as péché par impatience : qu'est-ce qui t'a pris de te précipiter à le faire à la va vite en six jours ? Pourquoi as-tu bâclé le travail ?

En prenant tout ton temps, avec un septième ou un huitième jour, n'aurais-tu pas pu fignoler un monde parfait qui n'aurait pas eu besoin de moi ?

 

FIN