Scène 1 - Edouard

 

Un homme, Edouard Fightsburry, s’assoit sur un banc du bas port, face à la Seine.

 

EDOUARD

Ca y est, j’y suis, je suis là sur ce banc à côté de toi Madame la Seine, ce lieu est une merveille de calme, de douceur, de douceur surtout, oui de douceur. Ce banc est somme toute banal,assez dur, il s’agit d’un véritable banc sur lequel vous êtes bien assis, peut-être pas véritablement assis…

Bonjour Madame la Seine vous avez l’air en forme, tellement certaine de votre éclat que les saletés qui flottent sur vous ne vous donnent pas une ride… Vous semblez si jeune, comment vous remercier de ce flot de juvénilité ?

Grâce à vous, l’étau se desserre…

 

 

Scène 2 – Edouard, Lila

 

Arrive une petite fille, Lila, avec sa poupée qu’elle installe sur le banc, à côté de l’homme.

 

LILA

(A la poupée) Il faut que tu restes un peu droite quand même ! Tu ne peux pas te tenir droite ? Les épaules comme ça ! On dirait une vache comme tu te tiens, petite garce tu le fais exprès ?

(elle la bat) J’en ai assez !

(à Edouard) Elle le fait exprès… Tu veux bien la garder un moment ?

 

Il acquiesce, elle part en courant. Deux secondes après elle revient, essoufflée.

 

LILA

Tu sais, je t’ai reconnu, je t’ai vu à la télévision à midi, ils ont dit que tu avais disparu et qu’ils te recherchaient.

 

Elle repart en courant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Scène 3 – Teddy, Sam

 

Dans un bureau Teddy et Sam.

Sam passe des photos à Teddy.

 

TEDDY

C’est bien lui… C’est bien toi, salopard… quel effet ça te fait qu’on t’ait retrouvé ? Eddy, l’as du plongeon qui plonge et qui rebondit, le jour où on t’a vu dans les hauteurs, Edouard Fightsburry, patron de la pétrochimie en France, ça les a tous étonnés mais pas moi. Pour moi, c’était bien toi, Eddy le danseur, celui qui convertit la chute en rebond parce qu’il a découvert le secret du rebond.

(à Sam) Où est-ce qu’il crèche ?

 

SAM

Un petit hôtel miteux près de la Seine. Il se fait appeler Monsieur Boffa. Puisqu’il sait qu’on l’a retrouvé, pourquoi il ne reste pas chez lui, tout simplement ?

 

TEDDY

Rien n’est jamais simple mon petit Sam, avec Eddy dis-toi qu’il a toujours une idée tordue dans la tête… Comme il a disparu, la police le recherche et elle peut s’interposer entre nous et lui… tu es sûr qu’ils n’ont pas fait de contrôle à l’hôtel ?

 

SAM

Sûr.

 

TEDDY

Il fait quoi toute la journée ?

 

SAM

Il peint sur le bas port.

 

TEDDY

Il regarde encore la photo.

Quoi d’autre ?

 

SAM

Rien d’autre.

 

TEDDY

Tu nous attends ? Tu m’attends Eddy ? Cette exposition de tableaux que tu as faits à La Haye, c’était une imprudence ou tu savais ce que tu faisais ? A mon humble avis, tu savais que ton vieux Teddy qui est le seul à comprendre ce que tu peins, allait un jour ou l’autre trouver une de tes toiles.

(à Sam) Tu te rappelles le jour où Halloway a rapporté de La Haye ce tableau d’un certain Fightsburry ? J’ai tout de suite senti que l’homme qui était peint au deuxième plan, accoudé sur une table, me faisait un clin d’œil (à la photo). C’était toi, salopard, qui faisait un clin d’œil à ton vieux Teddy !

 

 

 

Scène 4 - Edouard

 

Edouard en train de marcher le long de la Seine sur le bas port.

 

EDOUARD

J’aime ce quai luisant, quand on l’arpente on le sent bien, surtout quand votre plante de pied est suffisamment plate comme dans mon cas. Les pieds arqués, quelle horreur, ils ne vous mettent en rapport avec notre bonne Gaïa qu’au niveau des talons et des doigts de pieds, ça fait beaucoup de perte question contact. Avec les pieds plats c’est autre chose, ils vous permettent de bien sentir les vibrations du sol, parfois c’est un régal, vous sentez le sol vous transmettre ses vibrations venant de la pluie ou des petites pattes des fourmis.

Bonne et tendre Gaïa c’est toi, ton frémissement, qui m’a averti qu’ils étaient de retour. Avec toi, inutile de me retourner pour savoir s’ils sont là. Ils sont trois, c’est plus fort que moi : dès qu’il y a de la trinité dans l’air, je la renifle, il faut croire que j’adore cette odeur, pourtant Dieu sait, car il le sait, que je ne suis pas très catholique.

Mon premier c’est Teddy, mon second c’est Sam, mon troisième c’est Harrington, Harrington qui donnera le feu vert car il te faut un feu vert Teddy pour tirer, tu as toujours été aux ordres et c’est peut-être ça qui nous a séparés un jour. Drôle de séparation puisque tu ne peux pas te passer de moi.

Tu le sais ou tu ne le sais pas, mais moi, Teddy, je sais ce qui s’est passé le jour où tu as mis ta guitare au placard parce qu’Harrington t’avait dit « ça suffit maintenant la chansonnette, on a besoin de toi à plein temps » .

Je crois que je suis un garçon qui souffre de réminiscences, quand je t’ai reconnu l’autre soir sous le porche avec tes quatre plombs en poche, je me suis souvenu des quatre notes qui t’étaient venues ce fameux soir, pour introduire « You go to my head ». Où avais-tu trouvé ces notes Teddy ? Comment les avais-tu trouvées ? Elles ouvraient la porte d’un monde que je n’aurais jamais trouvé seul : le monde existait, le table, la chaise, le cendrier existaient, c’ était splendide de voir ces choses surgissant des coulisses où elles étaient, avant que tes notes sonnent.

 

 

 

 

 

 

 

Scène 5 – Edouard, Lila

 

Edouard sur le banc. Arrive Lila, elle s’assied à côté de lui.

 

LILA

Quand ils ont parlé de toi à la télévision je t’ai tout de suite reconnu. C’était pas difficile.

 

EDOUARD

C’était pas difficile ?

 

LILA

Non, avec ton pif  c’est pas difficile ! C’est pas parce que t’as coupé ta barbe et tes moustaches et que t’es habillé comme un clodo, qu’on voit pas ton pif.

 

EDOUARD

Evidemment !

 

LILA

Sur la photo qu’ils ont montrée aux informations, t’avais l’air d’un monsieur.

 

EDOUARD

C’est quoi, un « monsieur » ?

 

LILA

Un monsieur, c’est costume croisé cravate et tout le bataclan. Le type de la télé, celui que maman appelle le connard de 20 h, a posé des questions à ta femme : « Qu’est-ce que vous pensez de cette disparition Madame Fightsburry ? »

 

EDOUARD

Qu’est-ce qu’elle a dit ?

 

LILA

A ce moment maman a coupé la télé parce qu’elle disait qu’on n’avait rien à foutre de ce Fightsburry et de tous ces richards qui pètent dans la soie… maman aime pas les gens qui en ont plein les poches, elle a dans l’idée que c’est de l’argent volé à ceux qui ont pas grand-chose.

 

EDOUARD

Ta maman a l’air très intelligent.

 

LILA

C’est une conne intégrale.

 

EDOUARD

Comment tu t’appelles ?

 

LILA

Lila.

 

EDOUARD

Je sais pas si c’est une conne, mais en tout cas elle t’a donné un joli nom.

 

LILA

C’est pas elle, c’est lui.

 

EDOURAD

Ton père ?

 

LILA

Il parle jamais, il ne dit pas un mot mais il m’a donné ce nom.

 

EDOUARD

Un nom, c’est un mot.

 

LILA

C’est un mot qui n’a plus besoin de…

 

EDOUARD

De ?

 

LILA

D’être inventé…

Elle part en courant, s’arrête

Tu veux que je t’amène un sandwich ce soir ?

Elle repart.

 

 

Scène 6 - Edouard

 

EDOUARD

Je l’ai retrouvé, il est devenu détective privé.

C'est lui, sa photo est là, devant moi. C'est bien lui. Je vais mettre cette main sur ce téléphone, faire lentement les 10 chiffres avec cet index. Un jus électrique va jaillir de cette machine, filer jusque chez lui pour sonner, résonner dans sa tête, dans sa tête candide et déterminée. Il va se dire "ça sonne, il s'agirait de décrocher mon garçon, mais ce matin c'est dimanche on n’est pas pressé, je vais laisser sonner encore un peu".  Puis il décrochera et j'entendrai sa voix :  "oui allo ?".

Encore quelques secondes et tout va se déchaîner.

 

 

 

Scène 7 – Edouard, Turlotte

 

Turlotte - Allo ?

Edouard - Monsieur Turlotte ?

Turlotte - Oui.

Edouard - J'ai pris votre nom au hasard dans l'annuaire, dans la rubrique « détective ». On peut parler ?

Turlotte - On peut.

Edouard - J'ai un travail à vous proposer.

Turlotte - J'écoute.

Edouard - Très bien payé, une filature, vous faites ça ?

Turlotte - Je sais faire, il faudrait se voir, venez à mon bureau.

Edouard - Non.

Turlotte - Non ?

Edouard - Je ne souhaite pas vous rencontrer.

Turlotte - Ah oui ?

Edouard - Je préfère pas.

Turlotte - Alors nous sommes dans le même cas… Je ne travaille pas pour des inconnus.

Edouard - Je suis Monsieur Dupont… Je suis prêt à payer 1000 € par jour.

Turlotte - 1000 € ? Qu'est-ce que vous voulez pour ce prix ?

Edouard - Des renseignements sur quelqu'un.

Turlotte - Quel genre ?

Edouard - Apprendre des choses sur cette personne, qu'elle soit filée du matin au soir.

Turlotte - Une "personne" ? C'est un mot neutre.

Edouard - C'est un homme… Si vous acceptez, je ferai virer chaque jour l'argent sur votre compte.

Turlotte - Pourquoi ne voulez-vous pas venir me voir ?

Edouard - Je suis un homme public Monsieur Turlotte, je désire rester anonyme. J'ajoute que ça ne vous engage pas à grand chose ; si vous acceptez, je vous donne le nom et l'adresse de la personne et je vous téléphonerai chaque matin pour savoir ce que vous aurez trouvé.

Turlotte - Pourquoi êtes-vous prêt à payer si cher, Monsieur Dupont ?

Edouard - Si vous le filez du matin au soir… vous ne pourrez pas faire autre chose.

Turlotte -  Votre femme vous trompe avec ce type ?  C'est ce genre de chose ?

Edouard - Il ne s'agit pas de ça Monsieur Turlotte, ce type est en train de manigancer quelque chose : je veux savoir quoi.

Turlotte - Ce qu'il mijote est mauvais pour vous ?

Edouard - Je crois.

Turlotte – Evidemment, Dupont n'est pas votre nom.

Edouard – Evidemment. Vous acceptez ?

Turlotte - Voilà mon numéro de carte bleue.

Edouard - Le type s'appelle José Boffa. Il habite l'Hôtel du Pont, rue des Pas Perdus. Cet après-midi, il est sur le bas port, il peint la cathédrale. Je vous téléphonerai mardi matin.

 

 

Scène 8 – Teddy, Sam

 

Teddy et Sam dans un bureau.

 

TEDDY

Qu’est-ce qu’il fait ?

 

SAM

Toujours dans son hôtel miteux. Hier soir, il regardait la télévision avec les autres pensionnaires. Ca avait l’air de l’amuser.

 

TEDDY

On parlait de lui ?

 

SAM

Evidemment, on interviewait sa femme et son associé.

 

TEDDY

Personne à l’hôtel ne l’a reconnu ?

 

SAM

Si tu voyais son look ! Il est méconnaissable.

 

TEDDY

Il t’a repéré ?

 

SAM

Non, on va attendre encore longtemps ?

 

TEDDY

Non, plus longtemps. C’est une question de quelques jours, j’attends juste le feu vert d’Harrington.

 

SAM

C’est lui qui prend la décision ?

 

TEDDY

Ca vient de plus haut qu’Harrington Sam, ça vient de tout en haut : il y a trente ans, ce salopard a failli détruire toute l’organisation.

 

SAM

Qu’est-ce qu’il a fait ?

 

TEDDY

Il a donné tous les dossiers à l’administration.

 

SAM

Pourquoi ?

 

TEDDY

Ca te regarde pas Sam, contente-toi de ne pas le lâcher d’une semelle.

 

Sam sort de la pièce .

 

 

Scène 9 - Teddy

 

TEDDY

Tu trouves pas qu’il y a une justice Eddy ? Quand je me dis qu’on s’est élevé si haut, ça doit faire mal au cœur de se dire qu’aujourd’hui, l’heure a sonné de payer l’ardoise, de se préparer à redescendre plus bas que ce qui est très bas, là où il n’y a même plus de fond sur lequel tomber. C’est ça la tombe, non ?

Comme t ‘as encore quelques jours devant toi, t’as le temps de nous faire un dernier tableau. Et comme t’es un romantique dans l’âme, tu pourrais peindre le chant du cygne, un beau jeune homme en train de chanter « you go to my head », accompagné par un guitariste.

Avant le chant du cygne, c’était le temps du chant tout court, tu chantais la chance d’être, tu étais Eddy le chanceux et avec ma guitare je te donnais les sons qui te sonnaient. Les bonnes gens disaient en nous entendant, qu’avec notre musique le monde cessait d’être immonde.

Suzy prétendait même que le réverbère de la rue Mercière sous lequel elle attendait ses pauvres clients, cessait d’être un réverbère miteux quand les sons de ma guitare s’enroulaient autour de lui. Bonjour ma Suzy, bonjour ma vieille pute, bonjour à toi qui n’avait pas sa pareille pour dire « bonjour les hommes, venez à moi, je vais m’occuper de votre peine, de votre fardeau un peu trop lourd pour vos petites épaules. Oui, venez à moi les hommes, je vais vous apprendre ce que c’est que la vie, ce que c’est que cette petite brise qui brise la mort. » Où es-tu aujourd’hui, Suzy ? Toi qui voyais dans mes yeux noisette, des rivières et des cascades et même un traîneau où on pouvait lire un mot genre « rose bud » : qu’est-ce que tu dirais aujourd’hui, si dans mes yeux tu voyais briller l’amour de la haine ?

Tout a basculé le jour où la haine de l’amour est devenu un amour de la haine. Ca a été une trouvaille géniale, cet amour de la haine de toi, Eddy, ça m’a unifié, je suis devenu un monolithe compact, un monothéiste de la haine, à moins que ce soit un théiste de la haine mono.

 

 

Scène 10 – Edouard, Turlotte

 

Edouard appelle Turlotte au téléphone.

 

Edouard – Alors Turlotte, vous avez reçu l’argent ?

Turlotte - Oui. Vous venez aux nouvelles ?

Edouard -  Qu’est-ce que vous avez trouvé ?

Turlotte – Rien.

Edouard – Rien ?

Turlotte – Votre type mène une vie complètement insignifiante. Il passe son temps entre son hôtel et le bas port, où il a installé son chevalet de peintre du dimanche.

Edouard – Il peint ?

Turlotte – Des croûtes.

Edouard – Rien d’autre ?

Turlotte – Peut-être que si…

Edouard – Accouchez Turlotte !

Turlotte – Il y a une petite fille qui vient lui tenir compagnie. J’ai pris des photos d’elle : ça vous intéresse ?

Edouard - Non. Quoi d’autre ?

Turlotte – Rien.

Edouard – Ecoutez Turlotte, pour le prix que je paye il m’en faut plus.

Turlotte – Qu’est-ce que je peux faire de plus que le suivre ?

Edouard – Faites sa connaissance… Faites-le parler et surtout…

Turlotte – Surtout ?

Edouard – Ne le lâchez pas d’une semelle : je vous ai dit qu’il était sur un mauvais coup.