Extraits

Scène 1

Cette route nationale qui mène à Champennot ressemble à toutes les routes nationales. Elle ne dénote que par l’étrange personnage qui l’arpente : strictement vêtu d’un costume sombre, l’air extrêmement digne et
grave, il marche, raide, portant sans fatigue apparente sa valise. À aucun moment il n’esquisse le moindre appel envers les voitures qui le doublent. Pas d’autostop : il marche…
Si on ne sait pas d’où il vient, il ne fait pas de doute qu’il sache où il va, en l’occurrence à Champennot, comme nous l’indique cette borne routière : Champennot 10 kms.
Nous allons progressivement faire connaissance de cet homme insolite.
Il s’appelle Robert Robert.

 

Scène 2

Robert, la dame
Nous voici, quelques jours plus tard, dans une rue de Champennot, petite préfecture de province.
Une dame, genre bourgeoise pincée, retient notre attention car nous nous apercevons que dans sa nonchalante promenade, elle est suivie, à quelques mètres, par Robert Robert.
Elle arrive au jardin public de la ville où elle choisit un banc isolé sur lequel elle s’assied pour lire tranquille.
Robert Robert, toujours aussi sérieux, s’approche lentement et précautionneusement (car sa valise semble lourde, mais précieuse) s’assied à côté d’elle.
Un peu figé, sans qu’on puisse dire qu’il soit vraiment mal à l’aise, il regarde ses souliers.
Très long silence interrompu par une voix venant “d’ailleurs” qui s’adresse à Robert. Cette voix a une tonalité dénuée de toute inflexion affective.
La voix. – Souriez, Robert ! (Robert lentement s’exécute.) Détendez lentement les commissures de vos lèvres !
Robert. – (Voix intérieure.) Mes quoi ?
La voix. – Vos commissures. (Robert obéit de son mieux.)Des hommes comme Clark Gable ou Errol Flynn utilisaient une seule commissure labiale pour sourire…
Robert. – (Voix intérieure.) Une seule ?
La voix. – Oui, Robert, une seule, et avec un grand succès. (Robert s’exécute, accentue sa commissure labiale droite.)
Robert tient son sourire qu’il destine un moment au vide puis lentement, il tourne la tête vers la dame qui, se sentant regardée le regarde et répond à son sourire.
Robert. – Quelle belle journée !
La dame. – Absolument délicieuse.
Silence. La dame se replonge dans sa lecture.
Robert. – (Il tousse.) L’envoyé de M. Chumacher, c’est moi.
La dame. – Pardon?
Robert. – Cela doit vous dire quelque chose ? (Elle semble effectivement chercher comme si cela lui disait quelque chose.) Vous avez dû recevoir un message de sa part à mon sujet. (Sortant un papier de sa
poche.) Vous êtes bien Mme Bourdon, 152 rue du Boulou ?
La dame. – Oui…
Robert. – C’est bien vous qui êtes sur la liste “Comment” ?
La dame. – Comment ?
Robert. – Vous êtes bien sur ma liste, regardez !
Il lui tend son papier, qu’elle regarde sans vouloir le prendre.
La dame. – Qu’est-ce que c’est que cette liste ?
Robert. – Eh bien, c’est la liste que m’a fait remettre M. Chumacher… Enfin, son bureau de distribution.
La dame. – (Très long silence.) Qu’est-ce que vous me voulez, Mon -sieur ?
Robert. – (Silence.)Mais je ne vous veux rien, Mademoiselle ! C’est M. Chumacher qui vous a choisie.
La dame. – Quoi ?
Robert. – Oui, pour son livre. (Il sort de sa valise un gros livre qu’il tend à Mme Bourdon.) Voilà l’exemplaire qui vous est personnellement destiné. Il est à vous. (Il lui tend l’exemplaire qu’elle prend.) Il y a, je crois, une dédicace, ce qui est, je dois le dire, assez rare.
La dame. – (Elle ouvre le lit, lit la dédicace.) « À Jean nette Bourdon, elle le mérite bien. » C. Chumacher. (Elle repose sidérée, le livre sur ses genoux.)Qu’est-ce que c’est que ce livre ?
Robert. – C’est un dictionnaire.
La dame. – Un dictionnaire ?
Robert. – C’est le dictionnaire champennois, Mme Bourdon.
La dame. – Le dictionnaire des Champennois ?
Robert. – Oui, des habitants de Champennot, des habitants de votre petite ville !
La dame. – Je ne comprends pas.
Robert. – Jetez-y un coup d’oeil, il est à vous !
Elle ouvre le dictionnaire. Tout de suite, elle s’arrête comme captivée par ce qu’elle lit. Puis fébrilement, tourne les pages ; ce qu’elle lit semble la mettre dans un état second.
La dame. – Combien coûte ce truc ?
Robert. – Pour vous, il semble qu’il soit gratuit, Made moiselle !
La dame, d’une une voix éteinte. – Madame!
Robert. – Madame.
Elle sort dans le même état second.