Extraits

Scène 1 : Einstein- Goering- Frantz

 

Einstein dans son laboratoire. Il est en train de jouer du violon. Entre sa secrétaire qui introduit deux officiers nazi, Goering et Frantz.L’ un reste debout, l’autre s’assoit. Ils écoutent gravement.

 

Goering :  vous êtres en train de travailler professeur ?

Einstein :  oui

Goering :  vous travaillez agréablement.

Einstein :(tout en continuant à jouer) c’est agréable mais difficile.

Goering : Difficile ?

Einstein :( continuant à jouer) oui,difficile

Goering : vous préparez un concert professeur ?

Einstein : Je prépare une équation ?

Goering : une équation ?

Einstein : Vous n’entendez pas ? ( il joue toujours)

Frantz :  (se tournant vers Goering ) :  Vous avez entendu quelque chose ?

Goering : j’ai entendu Jean Sébastien Bach.

Einstein : Bach était un grand mathématicien , vous sentez comme il nous aide à penser ?

 

Einstein donne un coup d’accélération à son interprétation de Bach qui vire progressivement vers le swing.

Les deux officiers écoutent et Frantz insensiblement, marque le tempo du swing par de légers mouvements du corps qui manifeste l’emprise de la musique sur lui. Il se réprime quand Goering le regarde.

 

Goering : Vous vous amuser à ridiculiser Bach, professeur ?

Einstein : (il s’arrête de jouer)  Le swing est dans l’univers , cher monsieur… monsieur ?

Goering : Herr Goering !

Einstein : Goering comme… ?

Goering : Je suis son neveu…

Einstein : Bonjour Herr Goering. Je peux quelque chose pour vous ?

Goering : Certainement… Mais est -ce que je vous dérange ?

Einstein : Vous le pensez ?

Goering : Je vous demandais si vous pensiez que …

Einstein : C’est vrai !

Goering : Vrai ?

Einstein : Vrai que je pense

Goering : Je m’en doutais…

Einstein : Vous vous doutiez que je pense ?

Goering : parfaitement.

Einstein : Que je pense « parfaitement » ?

Goering : Vous aimez jouer avec les mots, professeur.

Einstein : Oui.

Goering : Avec les lettres aussi ?

Einstein : Avec les lettres aussi

Goering : Justement c’est pour cela que nous sommes ici. Pour parler avec vous de petites lettres.

Einstein : Vraiment ?

Goering : De trois petites lettres

Frantz :   De trois petites lettres de rien du tout, mais qui sont si jolies.

 

Einstein dessine au tableau noir les trois lettres E=MC2

Einstein : Celles -ci ?

Frantz (il pousse un cri de ravissement)

Einstein : Vous aimez leur forme ?

Frantz :   C’est de la pure beauté… Cette façon dont elles s’enchainent… C’est tellement…

Goering : Taisez-vous Frantz !

Einstein : Il doit se taire ?

Goering : Dans certains cas Frantz est bêtement sentimental.

Frantz :   Herr Goering, c’est ce petit « e » qui…

Goering : Qui quoi Frantz ?

Frantz :   Qui me…

Goering : Qui vous quoi Frantz ?

Frantz :   Qui me fait un…

Goering : Un quoi Frantz ?

Frantz :   Un frisson Herr Goering

Goering : Ce frisson a-il une importance quelconque, Frantz ?

Frantz :    Je le crois, Herr Goering.

 

 Einstein réécrit au tableau le petit « e » différemment

 

Einstein : Et comme ça ?

Frantz :    Arrêtez professeur ! C’est trop… Je…( il s’assoie sur la chaise éperdu de jouissance)

Goering : Relevez-vous Frantz ! un peu de tenue mon vieux ! Qu’est ce qui vous arrive ?

Frantz :    C’est ce « e » Herr Goering, … il me ramollit .

Goering : Le « e » de l’énergie vous ramollit, Frantz ?

Frantz :   De l’énergie juive, Herr Goering.

Goering : Êtes-vous en train de dire que l’énergie de la matière est juive, Frantz ?

Frantz :   C’est une énergie ravissante… Regardez le mouvement de ce « m ».

Goering : Taisez-vous Frantz ! Nous ne sommes pas là pour parler d’une lettre …Mais (il montre le tableau où est écrit e=mc2)

de trois lettres.

Frantz :   Elles sont en rapport ?

Einstein : Oui

Frantz :   Et elles « ont » un rapport ?

Einstein : Oui

Frantz :    Un rapport amoureux ?

Einstein : Oui

Frantz : Elles sont si belles !..

Goering : Frantz, je vous ai demandé de vous taire ! Nous ne sommes pas là pour parler d’amour…

Docteur Albert, je suis habilité pour vous dire que nous sommes très intéressés par ces trois lettres.

Einstein : Êtes-vous habilité pour me dire « Albert » ?

Goering : Comment ?

Einstein : Vous venez de me dire « Albert » !

Goering : Je vous prie de m’excuser, professeur ! ça m’a échappé … Quand je suis ému, je me montre parfois familier, mais ce n’est pas...

Einstein :  Vous étiez ému ?

Goering : L’idée de vous dire que j’étais habilité par le führer pour vous dire qu’il était personnellement intéressé par ces trois lettres, J’étais ému…

Einstein : Vous êtes très sensible ?

Goering : Oui

Frantz :  Moi, professeur, je suis hyper sensible…J’ai une question !

Goering : J’ai dit Silence, Frantz !

Einstein : Il ne peut pas parler ?

Goering : Vas-y Frantz, pose ta question sans bredouiller.

Frantz :   Professeur, ces trois lettres…est ce qu’elles viennent de l’hébreu ?

Einstein : Oui…

Frantz :  Dieu parle hébreu, professeur ?

Einstein : Possible.

Frantz :    Il a crée l’énergie avec trois lettres ?

Einstein : En les combinant .

Goering : Pourquoi ?

Einstein : Pourquoi quoi ?

Goering : Le führer voudrait savoir pourquoi il a fait ça ?

Einstein : Il avait besoin d’énergie pour construire le monde.

Goering :  Le führer voudrait savoir pourquoi il vous l’a fait savoir à vous ?

Einstein : Il ne me l’a pas fait savoir, c’est moi qui le lui a demandé … et le vieux m’a en partie répondu.

Goering : Le führer voudrait savoir pourquoi IL n’a pas répondu à nos savants aryens ?

Einstein : Comment aurait-il pu répondre à des gens qui ne croient pas en lui ?

Goering : Le führer pense que ce n’est pas un hasard si ce secret a été révélé à un savant allemand qui est le plus grand pacifiste au monde…Grâce à vous, professeur, le führer va pouvoir mettre cette énergie au service de la paix .Qu’en pensez-vous ?

Einstein : C’est une idée formidable ! Il y a bien sur une garantie de la destination pacifique de l’énergie ?

Goering : Bien sur !

Einstein : Laquelle ?

Goering : La parole du führer.

Einstein : Alors c’est parfaitement suffisant.

Goering : Je suis habilité à vous confier que grâce à cette nouvelle énergie, presque gratuite, le gouvernement aura deux priorités absolues .Un : deux kilos de beurre par semaine pour chaque allemand !

Einstein :Merveilleux !

Goering : Ce n’est pas tout, deuxio : un peu de caviar , peut être pas de première qualité , mais quand même… ! Du caviar pour tous !

Einstein : Fantastique !

 

Apparemment enthousiasmé par cette nouvelle extraordinaire, Einstein reprend son violon et recommence à jouer le morceau du début. Le swing, cassant la mélodie classique, se fait réentendre et prend très progressivement possession de Frantz. Sous le regard horrifié de Goering, Il entre dans une danse endiablée.

Scène 8 : Freud , Docteur Walter

 La séance va être revécue en directe. Le patient, Dr Walter entre dans le bureau, s’allonge sur le divan et Freud s’installe derrière lui dans son fauteuil. Einstein, en retrait, assiste à la séance .

 

Freud : Alors où en sont ces mots de tête ?

Walter : J’ai eu un grand soulagement après notre dernière séance, après ce que vous aviez dit.

Freud : Vous pouvez me le rappeler ?

Walter : Vous avez oublié ?

Freud : Peut être.

Walter : Vous avez dit, et si votre mal de tête c’était la tête du mal ? Vous vous souvenez ?

Freud : Oui

Walter : la tête du mal …Figurez vous que ça m’a fait penser aux racontars de la bible, le serpent .

Freud : Le menteur diabolique ?

Walter : Non, j’ai fait un rêve qui disait autre chose, un homme écrasait la tête du serpent dans le sol. En me réveillant j’ai pensé que la tête du mal c’était la tête du mâle, de l’homme , et qu’il s’octroyait le droit de faire mal à l’animal en toute impunité.

Freud : Vous voici revenu à votre  étrange amour des animaux.

Walter : Vous appelez étrangeté ma lutte pour la défense des animaux ?

Freud : Pardonnez moi, je me suis mal exprimé. Je reconnais que ce combat que vous menez depuis des années pour la défense des animaux est estimable mais,

Walter : Mais que ça vous paraît étrange qu’aujourd’hui où les droits de l’homme ont disparu on puisse se battre pour le droit des animaux ?

Freud : Étrange n’est pas le mot juste.

Walter : Quel est le mot juste ?

Freud : Parce que vous et moi descendons de l’animal, nous savons qu’il peut aimer, qu’il peut détester, qu’il peut tuer  comme nous…

Walter : Mais pas assassiner, quand un loup tue un lapin, dites vous que c’est un assassinat ?

Freud : Non

Walter : Mais quand un homme sacrifie un animal à son Dieu , est-ce un crime professeur ?

Freud : pour vous c’en est un ?

Walter : Oui , pas pour vous ?

Freud : Les sacrifices d’animaux ont toujours existés et n’ont jamais été fait avec un esprit de cruauté.

Walter : Supposons qu’il n’y ait pas eu de cruauté, nierez vous que c’est cependant une injustice ?

Freud : je ne le nierai pas …Pourquoi vous taisez vous ?

Walter : Je me demande depuis toujours pourquoi je suis si sensible à l’injustice que nous humains, faisons subir aux animaux.

Freud : Je sais que vous pensez que contrairement aux animaux, nous, les humains, sommes capables de nous défendre contre l’injustice.

Walter : Ais-je tord ?

Freud : Non, mais vous oubliez parfois que les hommes ne peuvent pas se défendre contre l’injustice.

Walter : C’est exact mais malgré tout personne ne peut empêcher un homme de parler de crier, de se révolter… Un bœuf peut-il se révolter devant l’abattoir ?

Freud : Selon les cultures, la souffrance des animaux et prise différemment en compte.

Vous n’êtes pas vétérinaire pour rien…Mais pourquoi aujourd’hui ce ton passionné ?

Walter : Nous partageons une grande inquiétude à la SPA depuis quelques jours…Vous savez que le Führer a une grande affection pour les animaux, même plus que de l’affection, une sorte d’amour…On m’a raconté qu’Eva Brown a dit en plaisantant qu’elle devrait être jalouse de Wolf, le chien d’Hitler ; je tiens de sa bonne à qui elle a dit le mois dernier :  «  vous savez Olga, Adolf aime peut être plus Wolf que moi… »Evidemment elle a dit ça en riant.

Freud : En riant Jaune.

Walter : Je ne sais pas si Eva Brown est colorée quand elle rie mais je sais une chose , professeur Freud

Freud : Une seule ?

Walter : Ne plaisantez pas…Une chose qui pourrait être dangereuse pour les animaux de ce pays.

Freud : Je ne vous suis pas…Votre Führer a d’autres préoccupations que celles des animaux.

Walter : Vous êtes peu informé de certaines questions professeur… Savez vous que Hitler est passionnément végétarien ?

Freud : Je ne le savais pas

Walter : C’est incroyable qu’un homme comme vous puisse ignorer des choses pareilles …Figurez vous que ça vous concerne et même personnellement.

Freud : Qu’est ce que vous êtes en train de me raconter ?

Walter : Le Führer est végétarien comme les ancêtres aryens qui ne mangeaient que des céréales.  Vous ne saviez pas ? Selon Wagner, Jésus vivait dans l’Himalaya et ne mangeait que de l’orge.

Freud : je ne connaissais pas les préférences culinaires de Wagner ni les marottes alimentaires de Jésus.

Walter : Selon Wagner cette alimentation « naturelle » rendait les aryens absolument purs…Vous trouvez toujours que c’est une marotte amusante ?

Freud : Où voulez vous en venir Walter ?

Walter : Le führer aime tellement les animaux qu’il considère que le fait de les manger est un acte d’anthropophagie qui pourrait faire dégénérer la race aryenne surtout au moment où elle a besoin d’un sursaut inouï après ce qui vient de se passer à Stalingrad .

Freud : Pour préserver la pureté aryenne il faudrait la soustraire à la tentation carnivore?

Walter : La SDA a reçu une pièce qui nous fait craindre que le Führer n’ait pris récemment une décision incroyable pour régler cette question.

Freud : Cette question pourrait être réglée ?

Walter : Oui si les allemands étaient contraints par la force à ne manger que des céréales.

Freud : Il sera toujours impossible d’imposer par la force des goûts alimentaires nouveaux …Il faudrait un siècle pour cela.

Walter : Sauf s’il n’y a plus de choix .

Freud : Comment ça plus de choix ?

Walter : Si on ne trouvait prochainement dans les marchés que de l’orge, du blé et du maïs.

Freud : Alors il y aurait un marché noir  comme dans la grande guerre. Les citadins établiraient des contactes avec les paysans.

Walter : Je vois que vous ne voulez pas comprendre ce dont je parle.

Freud : Vous dites qu’on pourrait contraindre les allemands à se détourner de la viande. Je vous réponds au nom du bon sens que ça ne sera pas possible.

Walter : Je continue à dire que vous ne voulez pas entendre ce dont je parle.

Freud : Alors parlez comme on le fait pour se faire comprendre d’un imbécile qui ne comprend pas.

Walter : Je dis qu’on aura peut être pas à contraindre les allemands à devenir végétariens si il n’y a plus un seul animal en Allemagne .

Freud : Plus un seul animal ? Vous déraisonnez ?

Walter : Certains d’entre nous se demande si Hitler ne serait pas prêt a sacrifier ce qu’il préfère au monde , les animaux de Reich, pour le sauver de la dégénérescence. Vous ne dites rien ?

Freud : Je me dis qu’il est tellement fou qu’il parvient à rendre fou des gens aussi raisonnables que vous, Walter.

Walter : Mes angoisses sont folles ?

Freud : Je ne dis pas qu’elles sont folles, je dis qu’elles vous rendent fou.

Walter : je voudrais vous lire une note de service que notre société a reçu, par hasard, avant hier.  Il lit « Les 5 millions de lapins qui vivent en Russie seront le plus rapidement possible expédiés dans nos grandes fermes expérimentales de Pologne. » Comment expliquez vous, professeur, qu’un pays qui est au bord de la famine, qui est incapable de nourrir notre armée affamée, doive être débarrassé de ses lapins ?

Freud : et vous ?

Walter : Je me répète , je crois que Hitler veut faire disparaître les animaux pour que les aryens cesse d’être carnivores… il reprend la lecture de son papier « après les lapins de Russie il prévu que ce soit le tour des 500 000 chèvres de Hongrie, des 400 000 moutons de Tchécoslovaquie et de 200 chevaux d’Albanie. »

Freud : Exactement 200 ?

Walter : C’est ce qui est écrit.

Freud : Qu’y a t il écrit d’autre ?

Walter : Ces grandes fermes sont dirigées par des vétérinaires et des grands savants qui vont solutionner, une fois pour toutes, la solution de l’alimentation des allemands.

Freud : Il n’y a rien écrit d’autre ?

Walter : Des détails administratifs sans intérêts.

Il lit « Cette organisation a été décidée il y a une semaine, le 20 janvier 1942, dans une réunion qui a eu lieu à coté de Berlin, au bord du lac de Wennsee.

Freud : Le lieu des fermes est indiqué ?

Walter : Oui, il y en a six, toutes en Pologne. Il lit le papier  « Belzec, Sobibor, Treblinka, Maidanek, Chelmno, Auschwitz. »

Freud : Sait-on qui étaient les participants de la réunion ?

Walter : Ils étaient 15, mais il n’y a qu’une seule signature. Il lit « Aldolf Eichmann. » C’est sans doute le responsable des vétérinaires ?

Fin de la séance. Walter se relève du divan, dit au revoir à Freud et sort du bureau.

Freud et Einstein restent face à face.