Extraits

Scène 1 - Tigellin, Le grand pontife Vitellus

 

Nous sommes à Rome, en l’an 68 dans le Temple des sacrifices. Le grand pontife est assis. Arrive Tigellin, ministre de la police de Néron, qui s’assoie cérémonieusement en face du Pontife. Long silence.

 

Tigellin - De si bonne heure ? Ce rendez-vous était si important ?

 

Le pontife - Tu jugeras… Les augures disent quelque chose de stupéfiant.

 

Tigellin - Les vols d’oiseau ?

 

Le pontife - Non, les viscères des animaux sacrés. Que ce soient ceux de Rome, d’Athènes, de Lugdunum… tous vont dans le même sens, nous n’avions jamais vu ça.

 

Tigellin - Une conspiration ?

 

Le pontife - Tous les viscères conspirent dans le même sens…

 

Tigellin - Cesse de jouer au plus fin, Vitellus. Une conspiration se prépare ?

 

Le pontife - J’ai dit que tous les sacrifices conspirent dans le même sens.

 

Tigellin - Sois moins sibyllin, tu n’es pas la Sybille.

 

Le pontife - Une série d’indices indique…

 

Tigellin - Des indices indiquent ?

 

Le pontife - Tu as envie de plaisanter ?

 

Tigellin - Excuse-moi.

 

Le pontife - Une série d’indices va dans un même sens : le règne de Jupiter va s’éteindre.

 

Tigellin - Quoi ? Pourquoi ?

 

Le pontife - Quoi ou pourquoi ? Nous n’avons pas d’autre réponse que celle- ci, écoute bien.

 

Tigellin - J’écoute.

 

Le pontife - Un Dieu « Fils » va succéder à Jupiter.

 

Tigellin - Un de ses fils ?

 

Le pontife - C’est possible, pas certain, les oracles disent « un Dieu fils », ils ne disent pas fils de qui.

 

Tigellin - Qu’est-ce que ça change pour nous ?

 

Le pontife - Tout ! Quand Zeus règne c’est toute une hiérarchie qui se partage le monde avec lui, d’abord ses frères, ensuite ses fils, ses filles, sa femme…

 

Tigellin - Et si un de ses fils prend le pouvoir ?

 

Le pontife - Il n’y aura plus de hiérarchie, il règnera seul…Nous n’avons jamais été habitués à ça… Jamais préparés …ça pourrait être un bordel intégral.

 

Tigellin - Qui est au courant ?

 

Le pontife - Personne, tu devines bien qu’on ne peut pas diffuser cette nouvelle…Tu imagines la panique ?

 

Tigellin - Et l’empereur ?

 

Le pontife - Je n’ai pas encore osé lui en parler.

 

Tigellin - Tu pourrais lui dire que les présages envisagent une crise de succession pacifique dans l’Olympe… qu’un des fils de Zeus, Apollon, Arès, ou Hermès pourrait peut-être succéder à leur père ?

 

Le pontife - C’est curieux, tu oublies le quatrième fils…Tu sais pourquoi c’est curieux ? Parce que les oracles disent que le Dieu fils appelé à régner sera le fils du Dieu du ciel et d’une mortelle vierge.

 

Tigellin - La mère de Dionysos, Sémélé, était une mortelle, vierge… Ce serait lui ?

 

Le pontife - Ce n’est pas tout… Toujours d’après les oracles, ce Dieu fils devrait être un Dieu qui meurt et qui ressuscite. Tu sais aussi bien que moi, que Dionysos meurt et ressuscite chaque année et qu’il donne à boire à ses fidèles, pour commémorer sa résurrection, son sang, qui est le sang de la vigne dont il a fait don aux hommes.

 

Tigellin - Donc…

 

Le pontife - Il semblerait « donc » que ce serait lui.

 

Tigellin - Il faut reconnaître qu’il ressemble étrangement à celui dont les présages parlent…

 

Le pontife - Le problème c’est qu’il y a peut-être un concurrent…

 

Tigellin - Un autre fils de Zeus ?

 

Le pontife - Non, le fils d’un Dieu céleste étranger et d’une vierge étrangère. Ce qui est impressionnant c’est sa ressemblance avec notre Dionysos. Toi qui est au courant de ce qui se passe dans notre empire, n’as-tu pas entendu parler d’une bande de juifs illuminés prétendant qu’une petite vierge de chez eux aurait été engrossée par le dieu de leur Père ?

 

Tigellin - Et que leur fils, un emmerdeur que nous avons crucifié il y a un certain temps, ressuscite depuis chaque année, aussi régulièrement que notre divin Dionysos ? Bien sûr que j’en ai entendu parler, Vittelus. On l’appelle Jésus et il se fait passer pour le roi des juifs. Je vais te confier un secret à ce sujet : depuis quelques jours j’ai dans mes prisons les deux chefs de sa secte. L’un s’appelle Pierre, l’autre Paul. Tu te doutes bien, après tout ce que tu viens de m’apprendre, que j’ai l’intention de comprendre ce qui se passe dans leurs têtes.

 

Scène 2 - Paul, Lucilius

 

Nous sommes à Rome en l’An 68. Dans une prison, un homme se tient à genoux, il semble prier. C’est Paul de Tarse.

 

Paul - Oui, Seigneur, moi le vers de terre, le vermisseau le plus vil, je suis là, sous ton regard invisible, je te scrute pour savoir s’il y a un sens à tout cela, à cette prison où je suis aujourd’hui après en avoir connu tant d’autres. Dans combien de prisons, dans combien de poubelles, le dernier, le plus infime de tes apôtres a été jeté pour avoir témoigné ? Je n’ai pas envie de compter mais si l’envie m’en venait, ce serait intéressant, je pense que je bats tous les recors d’emprisonnement, est-ce qu’un jour quelqu’un le dira ?

J’ai l’impression, Seigneur, que cette fois la série va se terminer ici, dans ce cachot romain, quelque chose me dit que ce sera le dernier. De toutes les prisons que j’ai connues, à Damas, à Jérusalem, à Césarée, à Ephèse, celle-là est la pire de toutes, puante, ordurière, infestée de rats, quand tu m’as demandé d’aller à Rome, savais-tu que c’était la capitale des rats ?

 

Le gardien Lucilius, ouvre la porte.

 

Lucilius – Pousse-toi de ce gravas ! Dans cinq minutes, j’amène un autre prisonnier qu’il faudra peut-être allonger par ce qu’il est OUT.

 

Le gardien sort

 

Paul - Ce gardien est la brute la plus infâme que j’ai jamais vue, il ne sait même pas pourquoi je suis là ; je suis là, ça lui suffit. Quand j’étais à Césarée ou à Ephèse, les gardes étaient un peu curieux, païens ou juifs, ils me demandaient « qu’est-ce que t’as fait pour être là ? » Ils étaient indignés ou compatissants, m’insultaient ou me questionnaient. Ils voulaient savoir pourquoi je troublais l’ordre publique, ça ne pouvait pas les laisser indifférents, comment auraient-ils pu l’être à Ephèse quand je contestais leur Artemis ?

Ici le pauvre débile ne sait même pas pourquoi je suis là, il a dû entendre dire que je n’étais pas de ceux qui contestait l’ordre public, que j’en avais appelés à César, mais qu’est-ce que ça veut dire pour lui ?

 

La porte s’ouvre, le gardien entre.

 

Lucilius - Dis donc, toi, t’as des amis bien placés ?

 

Paul - Pourquoi ?

 

Lucilius - On a reçu des consignes pour toi : améliorer ton ordinaire…

 

Paul - Tant mieux.

 

Lucilius - T’as quelqu’un de pas ordinaire dans tes relations ?

 

Paul - Oui

 

Lucilius - En haut ?

 

Paul - Je crois que Sénèque m’aime bien.

 

Lucilius - Si t’as que lui, c’est pas grand-chose, parce qu’il compte plus beaucoup… moi je l’aime bien parce que c’est lui qui a appris à l’empereur la mythologie grecque ; grâce à lui on se régale.

 

Paul - Tu aimes les mythes grecs ?

 

Lucilius - Evidemment ! Si tu voyais les mises en scène que Tigellin nous fait dans les arènes avec ces saletés de chrétiens qu’il fait jouer, tu comprendrais… Hercule dévoré par les flammes, Orphée bouffé par un ours… le meilleur de tout ça a été Pasiphaé le mois dernier, t’étais là ?

 

Paul - Non…

 

Lucilius - T’as tout manqué… Une jolie petite chrétienne dans le rôle de la reine amoureuse du taureau, se faisant violée par lui… c’était génial… Mais il n’y a presque plus de chrétiens, en tout cas c’est ce qui se dit…

 

Paul - Sénèque assiste à ces choses-là ?

 

Lucilius - Non. Lui c’est une petite âme sensible, il paraît que maintenant il regrette d’avoir enseigné la mythologie à l’empereur… C’est un peu tard à mon avis, avec ça il a le culot de demander qu’on arrête ces spectacles… Il nous emmerde ce vieux con, d’ailleurs il énerve aussi l’empereur qui a demandé à Tigellin de trouver d’autres chrétiens bien costauds.

 

Paul – Pourquoi bien costauds ?

 

Lucilius - Capables de se défendre ! C’est quand même plus drôle ? T’imagine Orphée en une chiffe molle incapable de se défendre quand il se fait bouffer par un ours ? Il faut que Tigellin trouve des jeunes, pas le genre de celui qu’on va mettre dans ta cellule tout à l’heure.

 

Paul - C’est un vieux ?

 

Lucilius - Un vieux bien malade… Un de ses vieux salopards qui dans la journée vous dise d’aimer votre prochain et la nuit qui incendie Rome, quelles ordures ces chrétiens !

 

Paul - C’est eux qui ont incendié Rome ?

 

Lucilius - On les a vus… D’ailleurs ils ne le cachent pas, ils disent que Rome est un lupanar, qu’il faut dénoncer une telle horreur.

 

Paul - Dénoncer n’est pas détruire.

 

Lucilius - Ils nous détestent… On les a laissé venir chez nous et voilà ce que ça donne, ils nous brûlent, tu comprends ?

 

Paul - Non.

 

Lucilius - Tu ne comprends pas ?

 

Paul - Je ne comprends pas pourquoi on fait croire ce mensonge.

 

Lucilius - Quel mensonge ? Qu’ils ont incendié Rome ?

 

Paul - C’est un mensonge ignoble… Je le sais, figure-toi que je suis chrétien, je sais ce qu’est un chrétien.

 

Lucilius - Toi chrétien ? Sur ta fiche on a inscrit que tu étais juif…

 

Paul - Je peux voir cette fiche ?

 

Lucilius - Non c’est interdit.

 

Paul - Tu peux peut-être me dire ce qui est écrit ?

 

Lucilius - Que tu ne voulais pas être jugé par les juifs, mais par notre empereur. C’est ça ?... Tu ne réponds pas ? Tu es juif ou chrétien ?

 

Le gardien sort. Paul reste seul.

 

Paul - Qu’est-ce que j’ai fait ? C’est moi qui en ai appelé à la justice de Néron ? Du plus grand des pervers ? A la justice de l’assassin de mes frères ? C’est moi qui ai cru en lui ? Pouvait-on croire à ce qui se disait déjà de lui à l’époque où j’ai invoqué son nom ? Aurais-je du savoir qu’il ne s’agissait pas de racontars ?

 

Scène 3 - Tigellin, Lucilus, Paul

 

Dans le bureau de Tigellin, premier ministre de Néron.

 

Tigellin – Fais-le entrer, Lucilius. Quand il sortira tu reviendras là, dans le cabinet privé pour entendre ce qui va se dire. Je ne veux pas qu’il sache que tu auras entendu.

 

Lucilius - Pourquoi, Tigellin ?

 

Tigellin - Je ne veux pas qu’il sache que tu es mon beau-frère, il faut qu’il continue à te prendre pour un abruti de garde, tu comprends ?

 

Lucilius - C’est assez amusant de jouer l’imbécile avec un intellectuel juif.

 

Tigellin – Fais-le entrer.

 

Lucilius fait entrer Paul dans le bureau.

 

Tigellin - Bonjour Paul. Assieds-toi, mets-toi à ton aise (à Lucilius) Apporte-lui une coupe de vin, et laisse-nous.

 

Lucilius sort et reviendra écouter en cachette la discussion des deux hommes.

 

Tigellin - Devines-tu pourquoi je souhaitais une rencontre avec toi, Paul ?

 

Paul - Mon procès ?

 

Tigellin - Ton procès avec le Sanhedrin est une vieille chose qui ne m’intéresse pas. Je suis un Romain tourné vers le présent, tu sais que nous, Romains, sommes tournés vers l’action ?

 

Paul - C’est difficile de ne pas le savoir !

 

Tigellin - Je suis chargé par l’empereur de trouver des solutions aux problèmes que nous posent les chrétiens. Tu sais qu’ils ont incendié Rome ?

 

Paul - Je sais qu’ils n’ont pas incendié Rome.

 

Tigellin - Tu insinues que notre administration et notre peuple se trompent ?

 

Paul - Oui.

 

Tigellin - Sais-tu ce que le peuple romain, si tolérant pour les cultes étrangers, répète, dans nos rues, sur vos rites ? Que la nuit vous mangiez la chair d’un homme, que vous buviez son sang, que vos prières secrètes répétaient que les hommes devaient mourir pour renaître dans la joie…

 

Paul - Tu crois à ces absurdités ?

 

Tigellin - Il ne s’agit pas que de l’avis populaire, nos intellectuels pensent la même chose, Tacite dit que vous avez des pratiques ignobles qui introduisent la violence, l’immoralité, Suétone dit la même chose… Pourquoi nous tromperions-nous ?

 

Paul - Vous avez été trompés… Je ne sais pas par qui…

 

Tigellin – Rassure-toi, je sais que tu ne faisais pas partie de la bande… Tu n’étais pas là quand ça s’est produit, n’est-ce pas ?

 

Paul - C’est exact.

 

Tigellin - Tu vois que je suis bien informé… Tu es revenu à Rome deux ans après avoir passé un an à Nicopolis. Une ville merveilleuse n’est-ce pas ?

 

Paul - Oui.

 

Tigellin - Tu y étais entouré de tes disciples, Artemias, Tychique… et tu as eu le temps d’y écrire beaucoup… Pourquoi n’es-tu pas resté dans ce paradis où tu étais choyé ?

 

Paul - Pourquoi ?

 

Tigellin - Oui, pourquoi es-tu revenu à Rome ?

 

Paul - A cause de mon procès.

 

Tigellin - Ne fais pas l’imbécile, notre administration t’a complètement oublié, les juifs de Jérusalem aussi… Mais il y a quelqu'un qui ne t’a pas oublié, Paul, tu sais qui ?

 

Paul - Non.

 

Tigellin - Moi et ma police… On ne t’a jamais perdu de vue, Paul… Tu sais pourquoi ?

 

Paul - Non.

 

Tigellin - Tu peux m’appeler Tigellin… Figure-toi que depuis ton séjour à Nicopolis, je ne peux pas t’oublier.

 

Paul - Bonne nouvelle.

 

Tigellin - Tu as écrit de là-bas à ton ami Tite une lettre dont mes services ont eu connaissance. Ils l’ont bien sur recopiée pour moi avant qu’elle ne soit réexpédiée à Tite.

 

Paul - C’est du vol !

 

Tigellin - Nous ne reculons devant rien pour la sécurité de l’empire.

 

Paul - Alors tu trouves que ma lettre est un danger pour votre ordre public ?

 

Tigellin - Justement pas, Paul, j’ai trouvé ta lettre, du moins ce que j’en ai lu, plutôt rassurante.

 

Paul - Rassurante ?

 

Tigellin - J’ai lu que tu exhortais tes frères à respecter l’ordre public… nos lois… Ce que je ne sais pas c’est si ce que tu dis dans cette lettre a une influence quelconque sur les chrétiens qui se cachent à Rome ; tu sais qu’eux, dénigrent nos lois ? Qu’après avoir brûlé Rome, ils continuent à comploter ? Tu les connais n’est-ce pas ?

 

Paul - Les rapports qu’on t’a faits sur eux sont faux.

 

Tigellin - En fait les rapports qu’on m’a fait m’apprennent que tu ne les connais pas…

 

Paul - Je ne connais pas les chrétiens ?

 

Tigellin - Tu ne connais pas les chrétiens de Rome… Ma police est formelle, quand tu es arrivé à Torente, avec ton ami Luc, celui qui écrit beaucoup, aucun d’entre eux n’est venu t’accueillir… Pas de comité d’accueil, rien ! Et depuis tu es entièrement seul… à part une bande de juifs avec qui tu vas parler dans leurs synagogues. Je me suis dit que c’était bizarre que ce soit avec tes ennemis que tu parles et pas avec tes amis ? Non ? Ma question te paraît déplacée ?

Je vois à ta mine, mon bon ami, que tu te poses peut-être cette question : pourquoi mes frères chrétiens ne viennent-ils pas m’écouter quand je parle ? Pourquoi suis-je si seul ?

 

Paul - Mes frères chrétiens n’osent pas sortir, ils se cachent à cause des persécutions.

 

Tigellin - Trop facile… ça n’explique pas pourquoi ils sont malgré ça, venu accueillir Pierre. Ils l’ont caché au milieu d’eux jusqu’à ce qu’il soit dénoncé, évidemment. Alors, Paul, pourquoi ? Pourquoi les chrétiens de Rome se détournent-ils de toi ?

 

Paul - C’est une question qui t’intéresse ?

 

Tigellin - Tout ce qui concerne les chrétiens m’intéresse… On m’a rapporté, Paul, que dans le temps, tu as persécuté les chrétiens, est-ce une calomnie ?

 

Paul - Non.

 

Tigellin - C’est quelque chose dont tu te souviens ?

 

Paul - Oui.

 

Tigellin - Et eux, l’ont-ils oublié ?

 

Paul - Je me suis longuement expliqué avec eux sur ce sujet.

 

Tigellin - Ont-ils compris ton explication ?

 

Paul - Pourquoi ?

 

Tigellin - Je me disais que, peut-être, certains n’avaient pas compris… Tu sais qu’il y a des gens mesquins, bêtement rancuniers… crois-tu que ça pourrait être le cas des chrétiens de Rome ?

 

Paul - Certainement pas.

 

Tigellin - Tu dois admettre qu’un ministre de la police puisse se poser cette question : pourquoi les incendiaires de Rome ont-ils accueillis Pierre, l’ont-ils caché, l’ont-ils reconnu comme chef incontesté ? Pourquoi se détournent-ils de toi, de celui qui justement prêche le respect de notre empire ?

 

Scène 4 – Tigellin, Lucilius

 

Paul est sorti du bureau de Tigellin, Lucilius entre.

 

Tigellin - Tu as entendu la conversation ?

 

Lucilius - Oui.

 

Tigellin - Qu’est-ce que tu en penses ?

 

Lucilius - Je t’avoue, Tigellin, que cette bande de chrétiens est si minable que j’ai du mal à trouver un intérêt quelconque à ce qu’ils racontent… Cette histoire de Jésus ressuscité…

 

Tigellin - Oui, je comprends…

 

Lucilius - Tu comprends quoi ?

 

Tigellin - Ta réaction. Quel romain pourrait réagir autrement que toi ?

 

Un silence.

 

Lucilius - Toi ?

 

Tigellin - Oui, moi peut-être.

 

Lucilius - Tu as l’air effondré, qu’est-ce qui se passe ?

 

Tigellin - Il se passe qu’hier, avant-hier et ce matin, j’ai consulté le grand pontife sur les oracles… trois fois de suite j’ai eu la même réponse effarante… Assieds-toi !

 

Lucilius - Je ne préfère pas, je suis pressé.

 

Tigellin - Je te dis assieds-toi ! (Lucilius s’assoie). Les augures se répètent catégoriquement. Tu ne vas pas le croire… ça semble incroyable… écoute bien : cette bande de chrétiens va prendre le pouvoir…

 

Lucilius - Quoi ?

 

Tigellin - Pas tout de suite, évidemment… Dans le futur.

 

Lucilius - Qu’est-ce que ça veut dire, « prendre le pouvoir » ?

 

Tigellin - D’après le pontife ça veut dire qu’un jour l’empire va se convertir à cette religion de fous.

 

Lucilius - Tu sais très bien ce que je pense de ce pontife, Tigellin, il est fou, archi fou !

 

Tigellin - Tu crois que je n‘ai consulté que lui ? J’ai consulté trois écoles différentes, elles voient toutes la même chose dans les entrailles de nos animaux sacrés…

 

Lucilius - Ça pourrait être une conspiration des augures ?

 

Tigellin - Je ne crois pas… Ils voient ça dans le lointain…

 

Lucilius - Quand ?

 

Tigellin - Dans des siècles…

 

Lucilius - Tu y crois vraiment ?

 

Tigellin - Ce sont les dieux qui croient… mais on peut peut-être ne pas attendre passivement la catastrophe…

 

Lucilius - Agir sur le destin ?

 

Tigellin - Tu sais, le destin est complexe… On peut l’encourager dans un sens et pas dans l’autre…

 

Lucilius - Je vois bien que tu as une idée en tête.

 

Tigellin - J’ai réalisé que nous ne savions pas grand-chose de leurs idées, sauf une, ils sont divisés, il y a deux tendances, Lucilius, et, je ne sais pas pourquoi mais, le destin nous fait un signe… Figure-toi que les chefs des deux tendances sont dans mes mains, en prison. Oui j’ai Pierre et j’ai Paul. Est-ce que tu commences à comprendre pourquoi je t’ai demandé de jouer le rôle d’un gardien abruti ?

 

Lucilius - Oui…

 

Tigellin - Demain matin, Pierre sera exécuté, en attendant l’exécution, je vais les mettre tous les deux, cette nuit, dans la même cellule… Ils ne pourront pas faire autrement que de se parler et tu seras là, Lucilius, tu prendras des notes, tu comprends, il faut qu’on sache ce que signifie ce conflit entre eux. Est-ce qu’il y a une tendance moins mauvaise que l’autre pour nous ?

 

Scène 5 – Paul, Pierre, Lucilius

 

Paul, seul dans sa cellule, parle à haute voix. Pierre, poussé par Lucilius, entre, le regarde de dos et l’écoute en silence.

 

Paul - Quel monstre ce type, ce Tigellin, qu’est-ce que ce monde où des type comme ça ont tous les pouvoirs de nous persécuter… tu sais toi, seigneur, quel est le sens d’un tel monde ? Tu le sais et tu te tais, tu ne dis pas quel est ce sens, tu attends, tu attends l’heure, ton heure, sans demander à personne « quand » va cesser cette persécution ?

Si. Il y a une personne à qui tu l’as, un jour, demandé ; à moi. « Quand vas-tu cesser de me persécuter, Saul ?». Non tu ne m’as pas demandé « quand », tu m’as demandé « pourquoi » me persécutes-tu ? ».

 

Pierre - Evidemment ce sont deux questions différentes.

 

Paul (Il se retourne) - Pierre !

 

Pierre - Je t’écoutais…

 

Paul - Qu’est-ce que tu fais là ? En prison ?

 

Pierre - J’ai été dénoncé.

 

Paul - De quoi ?

 

Pierre - D’avoir incendié Rome, tu ne savais pas ?

 

Paul - Tu étais là ?

 

Pierre - Je t’écoutais… Je ne voulais pas t’interrompre.

 

Paul - Qu’est-ce que je disais ?

 

Pierre - Tu te questionnais, comme d’habitude…

 

Paul - Sur quoi ?

 

Pierre - Sur deux mots : « quand » et « pourquoi » ?

 

Paul - Oui…

 

Pierre - Tu disais qu’Il ne t’avait pas posée la question « Quand vas-tu cesser de me persécuter ? ».

 

Paul - Oui il ne me l’a pas posée.

 

Pierre - Mais en te convertissant aussitôt, c’était comme si c’était à elle que tu avais répondu… pas à l’autre…

 

Paul - L’autre ?

 

Pierre - « Pourquoi » me persécutes-tu ? ».

 

Lucilius, (à lui-même) - Quel bordel avec ces juifs, ils se torturent pour deux mots… (à Pierre) : Pierrot, j’ai une bonne nouvelle pour toi !

 

Pierre - C’est possible ?

 

Lucilius - Tu sais évidement que tu vas être exécuté demain matin ?

 

Paul - Tu vas être exécuté ?

 

Lucilius - Bien sûr qu’il va l’être !... Mais il ne sait pas encore comment…

 

Pierre - Vous allez me donner à vos lions ?

 

Lucilius - Pas du tout… Pour toi, Tigellin a voulu plus d’imagination… Tu vas être crucifié, Pierrot, comme ton bon maître… mais la tête en bas… L’empereur pense que ce sera plus raffiné.

 

Paul - Tu ne sais pas ce dont tu parles.

 

Lucilius - Je sais ce qu’est la volonté de l’empereur, il veut assister à la résurrection de Pierre. Il parait que ce sera distrayant pour le peuple de te voir ressusciter les pieds en l’air…

 

Pierre - Ma face regardera le ciel.

 

Lucilius - Je ne crois pas… Néron veut que tu sois crucifié la tête en bas, pour que tu montes au ciel les pieds en l’air…

 

Paul - C’est ignoble ! Les gens vont avoir honte...

 

Lucilius - De quels gens tu parles ?

 

Paul - Les Grecs connaissaient la honte grâce à Zeus. Mais votre Jupiter n’est plus Zeus. Penses-tu vraiment qu’il se serait délecté de voir ses fidèles jouir de façon éhontée de vos tortures ?

 

Lucilius - Demande à ton ami Pierre s’il considère qu’être crucifié est une torture ? Je crois que pour lui c’est un délice, n’est-ce pas Pierrot ?

 

Paul - Je veux être demain avec mon frère ! Peux-tu dire à ton maître que Paul est, comme Pierre, un des apôtres de notre seigneur et qu’il veut mourir sur la croix ?

 

Pierre - Ce n’est pas ton heure, Paul, c’est la mienne.

 

Lucilius - Ton heure, Pierre, c’est dans une heure. Dans une heure on vient te chercher, tiens-toi prêt… Je vous laisse un instant.

 

Paul - pourquoi tout cela ? Cette persécution cessera-t-elle un jour ?

 

Pierre - Oui, rappelle-toi du jour où tu as cessé de nous persécuter… Nous étions tous les douze chez Barnabé. Jean est entré en criant « Frères, les persécutions ont cessées ! Saul vient de se convertir à la voie… »

 

Une voix s’élève de la salle, s’adressant à eux deux .C’est le metteur en scène de la pièce « Pierre et Paul »

 

Metteur en scène - Imaginez le bordel que ça a dû être quand les douze apôtres ont appris ça… N’oublie pas Paul, que tu étais un élève de Gamaliel et que personne ne comprenait pourquoi tu t’étais converti au parti des persécuteurs.

 

Paul - Quand Jean a parlé, vous l’avez cru ?

 

Pierre - J’étais désemparé… J’avais déjà vu le disciple de Gamaliel se transformer en disciple du grand prêtre et là, Jean nous apprenait que soudainement tu étais devenu un disciple du seigneur. Imagines-tu le choc que ça avait été quand nous avions appris quelques mois auparavant que le pharisien tolérant était devenu soudainement un saducéen aux ordres du grand prêtre ?

 

Paul - Et là, Jean vous annonçait que le saducéen était devenu chrétien… deuxième choc ! Je comprends que ça pouvait paraître incompréhensible. M’as-tu pris pour un fou ?

 

Pierre - Ce qui m’apparaissait fou, c’était la rapidité de tes conversions : un matin, pharisien, le lendemain, saducéen, le surlendemain, chrétien.

 

Paul - J’ai été fou, Pierre, victime d’une passion haineuse !

 

Pierre - Victime ?

 

Paul - Oui.

 

Pierre - Irresponsable ?

 

Paul - Je ne m’appartenais plus.

 

Pierre - Alors à qui appartenait ce « je » ?

 

Paul - Au prince de ce monde, à l’immonde…

 

Pierre - A Satan ?

 

Paul - Tu peux l’appeler comme ça.

 

Pierre - Il t’a livré au mal ?

 

Paul - Oui.

 

Pierre - Tu ne t’y es pas livré ?

 

Paul - Quand le grand prêtre m’a dit « va à Damas et ramène les chrétiens qui se cachent là-bas, il faut que nous les jugions, je suis parti sans discuter, pour nous, vous étiez à ce moment-là les traîtres absolus, vous deviez être condamnés !

 

Pierre - Damnés par Dieu ?

 

Paul - Oui, damnés par Elohim.

 

Pierre - Tu ne nous plaignais pas ?

 

Paul - Si.

 

Pierre - Non, tu nous assassinais ! Pourquoi ? Pourquoi ne plaignais-tu pas les futurs damnés ?

 

Paul - J’étais aveuglé, Pierre.

 

Pierre - Tu n’étais plus libre ?

 

Paul - J’avais compris que depuis le pêché d’Adam, le libre arbitre ne pouvait plus exister.

 

Metteur en scène - D’après le texte que nous avons, Pierre ne répond pas à ce moment sur le pêché d’Adam. L’auteur a prévu le débat sur le pêché plus tard. Lucilius, tu entres.

 

Entrée de Lucilius.

A Suivre…