ACTE I

 

SCÈNE I - MONSIEUR PULLMANN

 

     Monsieur Pullman dans sa chambre. Il est à sa table de travail. Il y a un certain désordre. Il écrit. On entend au fur et à mesure qu’il écrit, le son de sa voix exprimant ce qu’il est en train de fixer sur le papier.

 

PULLMANN : En ce moment j’ai mal au ventre…Sûrement je n’aurais pas dû reprendre de ce lapin. J’en ai repris, tant pis pour moi. (Un silence pendant lequel M. Pullman exprime ce qu’il ressent par une mimique.) Complètement idiot d’écrire des choses comme ca. (Nouveau silence. Il se lève, fait quelques pas en rond dans la pièce, se rassied et recommence à écrire.) Je n’ai plus rien à dire. (Un silence. Il se relève puis se remet à écrire.) Si je lui téléphonais… Ça ne peut pas durer indéfiniment comme ça. À part ça, eh bien quoi, à part ça ? À part ça, je t’emmerde ! Tu es d’accord ? Tant mieux, ça ne change pas grand-chose de toute façon. De toute façon … Pourquoi de toute façon ? Ça ne change pas grand-chose de toute façon. (Un silence.) De toute façon…

 

 

SCÈNE II - POL, DEUX AGENTS

 

     Sur la petite place d’une petite ville, un agent de police stationne, regardant autour de lui, arrive Pol qui regarde également autour de lui. Il voit l’agent, s’approche de lui.

 

POL: Bonjour M. l’agent. (Avec un grand sourire.)

 

PREMIER AGENT : (Petit salut du képi.) Bonjour monsieur.

 

POL: Je viens d’arriver dans cette petite ville…

 

PREMIER AGENT : (Hochement de la tête silencieux.)

 

POL: C’est sympathique comme petite ville ?

 

PREMIER AGENT: Pardon, monsieur ?

 

POL: Je cherche une petite ville sympathique…

 

PREMIER AGENT: Ah ! (Un silence.) (Pol reste tout près de l’agent, le regardant avec un bon sourire. Au bout d’un instant, la situation commence à gêner l’agent.) Vous cherchez quelque chose ?

 

POL: Juste un prétexte…

 

AGENT: Un prétexte ?

 

POL: Un prétexte : pour vous causer.

 

PREMIER AGENT: Ah ! (Un silence.) Vous cherchez un prétexte pour me causer ?

 

POL: Oui…

 

PREMIER AGENT: Ah ! Ah ! (Un silence.) (Avec un grand sérieux.) C’est à quel sujet, monsieur ?

 

POL: Oh, rien de très spécial ! …causer comme ça… (Un silence.) Ça a l’air bien sympathique comme petite ville ?

 

PREMIER AGENT: Hmmm… Hmmm… (Sur la réserve.)

 

POL: Les gens s’amusent bien ici ? (Un silence. L’agent se bute visiblement, raidi dans sa méfiance.) On s’amuse bien ici ?

 

PREMIER AGENT: C’est de si on s’amuse bien ici que vous voulez me causer ?

 

POL: Oui.

 

PREMIER AGENT: Ah ! Ah ! (Soupçonneux.) (Tous deux se regardent en silence.) Ah ! Ah !

 

POL: L’église m’a l’air romane ?

 

PREMIER AGENT: Vous croyez ?

 

POL: Ah, j’ai bien l’impression… Regardez… (Il fait un geste.)

 

PREMIER AGENT: Oui, oui. (Toujours le même air de méfiance contenu.)

 

    Long silence. L’agent regarde la valise que Pol tient à la main. On entend alors, en dehors, en coulisse, la voix d’un deuxième agent.

 

VOIX DU DEUXIÈME AGENT : Tu viens casser la croûte, coco ?

 

POL: Elle vous plaît ma valise ? C’est un bon modèle, on l’a bien en main. (Il la lui tend.)

 

     L’agent la prend et la laisse littéralement retomber tellement elle est lourde. Il se bat, mais en vain, pour la soulever.

 

PREMIER AGENT : Mais qu’est-ce qu’il y a dedans ? Vous trimbalez du plomb ? (Il est sidéré.)

 

POL: (Il reprend la valise comme une plume.) Mais non, qu’est-ce que je ferais avec du plomb ?

 

VOIX DU DEUXIÈME AGENT : Coco, tu viens casser la croûte ?

 

POL: Allez-y, je vous en prie.

 

     Sidéré, le premier agent regarde Pol tenir sa valise. Arrive le deuxième agent qu’on entendait seulement.

 

DEUXIÈME AGENT: Alors, tu t’amènes ? (Il voit son ami regarder Pol.)

 

PREMIER AGENT: (À son collègue.) Monsieur trouvait que l’église avait l’air romane ?

 

DEUXIÈME AGENT: Ah ?

 

POL: Oui, oui. (Très sérieux.)

 

DEUXIÈME AGENT: Vous croyez sérieusement ?

 

POL: J’en ai bien l’impression.

 

DEUXIÈME AGENT: Alors ça ! (Long hochement de tête.)

 

PREMIER AGENT: (Au deuxième.) Curieux, hein ?

 

DEUXIÈME AGENT: Oui, très curieux.

 

PREMIER AGENT: Ce monsieur me demandait aussi si on s’amusait bien chez nous ?

 

DEUXIÈME AGENT: Par exemple !

 

PREMIER AGENT: Oui !

 

DEUXIÈME AGENT: Tiens ?

 

PREMIER AGENT: Intéressant, non ?

 

DEUXIÈME AGENT: Oui… c’est curieux !

 

PREMIER AGENT: C’est pas tout.

 

DEUXIÈME AGENT: Ah ?

 

PREMIER AGENT: Vous permettez monsieur ?

 

     Il demande d’un geste à Pol si il peut prendre sa valise et sur l’acquiescement de Pol, il fait signe à son ami de la prendre. Le deuxième agent réagit comme le premier, relaisse tomber la valise tout aussi brutalement. Il se remet dignement de son émotion et fait au premier une mimique significative.

 

     Long silence.

 

DEUXIÈME AGENT: Elle est lourde.

 

POL : Elle est très lourde.

 

     Un silence.

 

DEUXIÈME AGENT: Oui, elle est très très lourde…

 

PREMIER AGENT: Il y a quelque chose dedans ?

 

POL: Oui.

 

DEUXIÈME AGENT: Ah bon !

 

POL: Il y a encore de la place, mais enfin…

 

DEUXIÈME AGENT: Bien sûr…

 

     Un silence.

 

POL: Au revoir messieurs.

 

     Pol sort. Les deux agents restent sur place.

 

PREMIER AGENT: Elle est lourde hein ?

 

DEUXIÈME AGENT: Tu as vu comme il la porte ? (Un silence. Ils se regardent.) Tu sais, il est curieux ce type…

 

PREMIER AGENT: Tu crois ?

 

DEUXIÈME AGENT: Ha oui, si tu veux mon avis, ce type est curieux…

 

PREMIER AGENT : Pourquoi ?

 

DEUXIÈME AGENT: Il « est » curieux !

 

PREMIER AGENT: C’est vrai, il est curieux. (Un silence.) Il voulait me causer.

 

DEUXIÈME AGENT: Ah ?

 

PREMIER AGENT: Oui. (Très grave.)

 

DEUXIÈME AGENT: De quoi il voulait te causer ?

 

PREMIER AGENT: Comme ça, il voulait me causer.

 

DEUXIÈME AGENT: Ah, ah… (Ils se regardent.)

 

 

SCÈNE III - MONSIEUR PULLMANN

 

     Il est dans sa chambre devant sa table. Il écrit. On entend sa voix bien qu’il ne parle pas.

 

     Quoique je dise, quoi que je fasse, quoi que j’écrive maintenant sur ce cahier merdeux, je jure que le dernier mot écrit je lui téléphone… (Un silence.) Très belle journée. Ça va beaucoup mieux sur le plan digestif. J’ai eu une discussion véritablement amicale avec M. Immergluck, amicale est peut-être un grand mot, je veux dire… (Il s’arrête.) J’arrête là j’en ai marre. Ce que je veux dire c’est que M. Immergluck, véritablement, a une certaine considération pour moi (Il s’arrête.) En ce moment, il ne passe pas une fois dans le bureau sans m’adresser un sourire plein de… (Il cherche le mot qu’il ne trouve pas.), plein de… ! Un sourire « extraordinaire »… ce n’est pas exactement le mot mais ce n’est pas loin, c’est quelque chose comme ça. (Il fait une mimique.) C’est pas un sourire exagéré, non, c’est bien, comme sourire c’est bien… beaucoup de… c’est bête comme mot, mais enfin c’est un mot qui existe, c’est un sourire qui a beaucoup de classe. (Il s’arrête, réfléchit, lève le nez.) Il est un peu dur avec elle je trouve. Pas une seule fois il ne lui a souri depuis quinze jours. Il faut dire qu’elle ne lui jette pas un coup d’œil. Cet après-midi elle est arrivée en retard, elle m’a dit bonjour, elle ne me dit bonjour que quand elle arrive en retard. J’ai répondu par un hochement de tête. Il faudrait réfléchir sur ce hochement de tête. Il signifie beaucoup de choses. J’ai cru un moment que c’était un hochement de tête petit-bourgeois, alors je ne voulais plus le faire, quelle connerie! Je le lui ai fait une ou deux fois à Immergluck. Ça l’a descendu je crois. (Il réfléchit un instant.) Je ne sais plus comment il m’est venu-je parle toujours du hochement de tête, hein-, très naturellement je crois. Mais il faut faire attention à ne pas trop l’utiliser. (Un silence.) C’est surtout quand je le fais avec cette espèce de petit sourire que ça leur fait quelque chose… (Il fait ce petit sourire avec un certain petit hochement de tête. Un silence, il se rembrunit, devient très grave.) Tout ça, c’est du vent. J’ai juré que je lui téléphonais. (Lentement, il s’approche du téléphone, fait un numéro. Alors le téléphone sonne dans une chambre dans un autre endroit de la ville et une jeune femme, c’est Camille, décroche le téléphone, elle est jeune, 25 ans environ, très jolie.)

 

CAMILLE: Allô…

 

MONSIEUR PULLMANN : (Incapable de dire un mot, reste silencieux.)

 

CAMILLE : Allô…

 

MONSIEUR PULLMANN : (Toujours incapable de dire un mot.)

 

CAMILLE : (Elle raccroche.)

 

     Lui reste silencieux.

 

 

SCÈNE IV – POL, UN SAXOPHONISTE

 

     Pol est assis sur un banc, sur une petite place. Entre un saxophoniste, il s’approche, se met devant lui et joue une phrase musicale intermédiaire entre le middle jazz, et le jazz moderne.

 

POL: Vous êtes sûr de ce que vous avancez ? (Le saxophoniste répond par une phrase musicale.) D’accord, moi aussi je préfère le tutoiement.

 

SAXOPHONISTE : (Musique.)

 

POL: C’est pas évident.

 

SAXOPHONISTE : (Musique.)

 

POL: Bien sûr !

 

SAXOPHONISTE : (Musique.)

 

POL: Je sais bien !

 

SAXOPHONISTE : (Musique.)

 

POL: (Avec un hochement de tête triste et dubitatif, il se tait.) Il faut leur rentrer dedans.

 

SAXOPHONISTE : (Phrase musicale très courte.)

 

POL: Oui, il le faut.

 

SAXOPHONISTE : (Musique.)

 

POL: Mais parfaitement ! C’est un jugement de valeur !

 

SAXOPHONISTE : (Musique.)

 

POL: Oui, j’en fais !

 

SAXOPHONISTE : (Musique.)

 

POL: Bien oui…

 

SAXOPHONISTE : (Musique.)

 

POL: Elle, tu n’as qu’à la…

 

SAXOPHONISTE : (Musique.)

 

POL: D’accord, d’accord…

 

SAXOPHONISTE : (Musique.)

 

POL: Quoi ?

 

SAXOPHONISTE : (Qui semble s’énerver.) (Musique.)

 

POL: Je comprends pas mon vieux non, sans blague…

 

SAXOPHONISTE : (Se fait insistant, explicatif.)

 

POL: Mais enfin parle français, tu peux pas parler français?

 

SAXOPHONISTE : (Reprend sa phrase musicale d’une façon plus lente.)

 

POL: Ah bon ! J’avais pas compris. C’est pas croyable quand même!

 

SAXOPHONISTE : (Avec une mimique abattue ne joue plus.)

 

     Ils se regardent tous deux pendant quelques instants, puis se font un signe, Pol dit bonsoir, le saxophoniste quitte la scène.

 

 

SCÈNE V - MONSIEUR PULLMANN, MONSIEUR IMMERGLUCK, CAMILLE

 

     Bureau.

 

     Il s’agit d’un local de travail, où il y a deux bureaux, au premier bureau, M. Pullmann écrit et il a l’air inquiet. Il s’arrête puis il recommence à écrire. Soudain, la porte s’ouvre, entre énergiquement M. Immergluck. M. Pullmann se propulse de son siège avec une attitude servile se voulant dégagée et digne.

 

MONSIEUR PULLMANN: Bonjour M. Immergluck.

 

MONSIEUR IMMERGLUCK: Bonjour Pullmann, ça va ?

 

MONSIEUR PULLMANN: Ça va très bien, M. Immergluck, merci.

 

     M. Immergluck s’arrête, inspecte le bureau.

 

MONSIEUR IMMERGLUCK: Mlle Glachoux n’est pas là ?

 

MONSIEUR PULLMANN: Elle ne va pas tarder, M. Immergluck.

 

MONSIEUR IMMERGLUCK: Comment le savez-vous ?

 

MONSIEUR PULLMANN: (L’air gêné et un peu idiot.) Oui, bien sûr enfin à mon avis, elle ne va pas tarder.

 

MONSIEUR IMMERGLUCK: Bien.

 

     M. Immergluck sort tout aussi énergiquement du bureau pour rentrer dans le sien qui est adjacent. M. Pullmann se remet au travail. Après quelques instants entre Camille, elle s’installe en silence après diverses petites formalités : pendre son manteau à la penderie, installer ses stylos, se tapoter un petit peu les cheveux.

 

CAMILLE : Bonjour (Ton absolument sec et indifférent.)

 

     Aucune réaction apparente de M. Pullmann.

 

 

SCÈNE VI - POL, UN PASSANT

 

     Pol est sur son banc, arrive un passant.

 

POL: (Se levant.) Vous avez du feu, monsieur ?

 

PASSANT : Je n’en ai pas, monsieur !

 

     Le passant continue son chemin. Pol se retourne, regarde le passant s’éloigner, attend quelques instants, puis en criant.

 

POL: Il y avait une pointe d’irritation dans votre voix, monsieur.

 

PASSANT : Pardon, monsieur ?

 

POL: Oui, oui, une « nuance » d’irritation.

 

PASSANT : Ah ! (Sidéré.)

 

POL: Oui, oui.

 

PASSANT : Qu’est-ce qui vous fait dire ça?

 

POL : Je l’ai entendu.

 

PASSANT : (Silence.) Vous avez entendu une pointe d’irritation dans ma voix?

 

POL: Une « nuance »…

 

PASSANT : Une nuance ? (Inquiet.) Vous l’avez vraiment entendu?

 

POL: Absolument!

 

PASSANT : (Un silence.) Vous m’avez répondu, je n’en ai pas, « Monsieur ». (En reprenant le ton avec lequel le passant lui a dit « Monsieur ».)

 

PASSANT : Ah oui ! (Il a l’air soudain convaincu, l’air de réaliser le ton, en fait banal, avec lequel il a dit Monsieur.) (Un silence.) Oui, oui, oui, je n’en ai pas « Monsieur » ! (Il se le répète à lui-même, pour bien prendre conscience du ton qu’il a pris). Eh bien ça alors ! C’est que je dis souvent « Monsieur » comme ça, vous savez ! Ha oui ! Ah bien dites donc ! ça alors ! (Il sort tracassé.)

 

     Pol reste.

 

 

SCÈNE VII - MONSIEUR PULLMANN, CAMILLE,

 

     Il est dans sa chambre, à son bureau, il écrit, on entend sa voix intérieure.

 

     Sombre journée, il pleut. Je ferme les persiennes, la lumière grise me fait mal aux yeux. Je n’irai pas à mes rendez-vous aujourd’hui, je poserai des lapins à ces salauds… Qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce que j’ai envie de faire ? Pour l’instant, écrire, mais ce sera fini dans cinq minutes, je le sens, oui ? Non ! Qu’est-ce que j’ai envie de faire ? Voir Reydellet ? Voir Rupert ? Non ? L’album de photos ? Non. Écouter Billie Holliday ? Oui… avec des réserves. (Un silence.) Faire de la mousse au chocolat ? Non. (Un silence.) C’est impossible que j’ai envie de rien. Il y a quelque chose à trouver, sûrement il y a quelque chose à trouver. (Un silence.) Tu sais à quoi je pense ? A ce curé de trou du cul qui disait que la vie était belle mes frères, qu’elle était la plus belle chose du monde si l’on savait la vivre. Il suffisait mes frères, de regarder avec ses yeux et écouter avec ses fesses. Je regarde avec mes yeux (Il mime qu’il regarde.), je n’arrive pas à voir que c’est beau. (Un silence.) Monsieur le curé, si c’est beau, pourquoi je ne le vois pas ? Je regarde. Je vois le lit, je vois les savates, elles sont écartées, elles font un angle d’à peu près 30°. À peu près n’est-ce pas ? Je pourrais très bien mesurer l’angle exact que font mes savates, mais est-ce bien utile ? Franchement est-ce bien utile ? En fait, quelque chose me dit, à moi monsieur Pullmann, que peut-être, justement, ce serait utile, voire important, de connaitre l’angle exacte (Geste du doigt.), je dis bien exact, qu’il y a entre mes savates. Je ne dis pas que ce serait important pour une masse de gens. Je pense même franchement que ca ne concernerait pas beaucoup de lecteurs si Le Figaro publiait quelque chose là-dessus. Titre de l’article : « 28°, 30’». « On nous communique qu’à 9 h 30, mercredi, les savates en croco rouge brique de M. Pullmann, faisaient entre elles un angle de 28°30’. On se rappelle que le mois dernier les mêmes savates n’étaient pas arrivées, malgré les diverses circonstances dont nous avions rendu compte aux lecteurs, à dépasser les 25°. C’est une affaire à suivre. »

 

     Un silence, M. Pullmann relève la tête, hoche la tête et se remet à écrire.

 

     Eh bien, si tu veux mon avis, presque personne ne s’intéressera à un communiqué comme ça. « Presque » personne ce qui veut dire que quelques-uns le liront, je veux dire « sauront » le lire. (Il insiste sur « sauront ».) Oui ! Oui, oui, oui, trois oui, quatre oui. Exemple, je reprends : presque personne ne s’intéressera à un communiqué comme ça. Ce qui veut dire que quelques-uns le liront, je veux dire « sauront » le lire. Oui…

Oui, oui,

oui, oui, oui,

oui, oui, oui, oui,

oui, oui, oui, oui, oui.

     Et patati et patata… et patati et patata (Très calmement.), je vais crier. (Un silence puis il pousse un cri strident, aberrant.) Je vais recommencer. (Il pousse encore un cri aussi strident, même plus strident que le précédent.) Ça va mieux. Ça va beaucoup mieux. Je pense que je vais lui téléphoner.

 

     Il se lève, se dirige vers le téléphone, très lentement compose un numéro de téléphone, la sonnerie retentit comme l’autre jour dans la chambre de Camille. Elle décroche le récepteur.

 

CAMILLE : Allô…

 

MONSIEUR PULLMANN: (Silence, il n’arrive pas à parler.)

 

CAMILLE : Allô.

 

MONSIEUR PULLMANN: (D’une voix cassée.) Je voudrais parler à Melle Reydellet ?

 

CAMILLE : Vous faites erreur, Monsieur. Il n’y a pas de Melle Reydellet ici ?

 

MONSIEUR PULLMANN: Ah, excusez-moi. (Il raccroche.)

 

 

 

SCÈNE VIII – LES DEUX AGENTS, POL, LES BADAUDS

 

     Pol est sur la place, il chante la cinquième symphonie. De sa bouche, effectivement, sort le texte intégral de la cinquième symphonie. Quelques badauds, emballés, stupéfaits, sont autour de lui et applaudissent. Les deux agents que nous connaissons, arrivent, ils traduisent par leurs mimiques une forte hostilité. Ils dispersent les badauds, leur font signe de circuler.

 

PREMIER AGENT: Allez, circulez, circulez. (Les badauds s’éloignent, les agents restent seuls avec Pol.) Alors, on chante ?

 

POL: Oui.

 

PREMIER AGENT: Hmm, hmm…

 

DEUXIÈME AGENT: Ouais, ouais, ouais…

 

PREMIER AGENT: Qu’est-ce que vous chantez ?

 

POL: La cinquième.

 

PREMIER AGENT: La cinquième ?

 

POL: Oui.

 

PREMIER AGENT: Vous pensez que l’on peut chanter la cinquième sur la chaussée ?

 

POL: (Mimique sceptique, il reste silencieux.)

 

DEUXIÈME AGENT: La cinquième ?

 

POL: La cinquième « symphonie » !

 

PREMIER AGENT: Ah… la cinquième symphonie… ! (Les deux agents se regardent entre eux. Regards lourds de sens.) La cinquième symphonie…

 

     Ils se regardent longuement, en silence.

 

POL: Alors on ne peut pas chanter la cinquième symphonie de Beethoven ?

 

     Les deux agents se regardent plus ou moins impressionnés.

 

PREMIER AGENT: C’est sûr, que Beethoven a du talent ! Beaucoup d’oreille, surtout. Pas que de l’oreille, de la sensibilité !

 

DEUXIÈME AGENT: Oh ! C’est un bon musicien !

 

PREMIER AGENT: Un excellent musicien.

 

DEUXIÈME AGENT: Il a un don, ça c’est sûr… mais… (Mimique intransigeante.)

 

POL: Mais ?

 

DEUXIÈME AGENT: Mais pas dans la rue !

 

POL: Pourquoi ?

 

DEUXIÈME AGENT: C’est impossible, pas dans la rue ! Il y a quand même des limites.

 

POL: Quand même ?

 

PREMIER AGENT: Oui.

 

DEUXIÈME AGENT: Oui, quand même ! Il y a « quand même » des limites ! Il y a certaines limites.

 

POL: Pourquoi quand même ?

 

     Un silence. Regard soupçonneux de l’agent.

 

PREMIER AGENT: Dites donc, Monsieur, qu’est-ce que vous cherchez exactement avec cette histoire de quand même ?

 

POL: Oh, rien de spécial.

 

DEUXIÈME AGENT: Vous venez de me reprendre deux fois de suite sur « quand même », qu’est-ce que vous cherchez exactement ? (Le ton monte. Mimique évasive de Pol, le deuxième agent hurlant maintenant.) Vous êtes professeur de français ? Hein ?

 

POL: Pas que de français. (Très calme.)

 

DEUXIÈME AGENT: Vous êtes prof pas que de français ? (En hurlant de plus belle.)

 

POL: Oui, monsieur l’agent.

 

DEUXIÈME AGENT: Eh bien… (Il s’arrête, ne sachant plus quoi dire, un silence.) Un de ces jours vous allez nous suivre au commissariat ; on verra bien qui c’est le professeur ?

 

 

SCÈNE IX – CAMILLE, MONSIEUR PULLMANN

 

     M.  Pullmann dans sa chambre fait le numéro de téléphone de Camille. Le téléphone sonne dans la chambre de Camille. Elle décroche.

 

CAMILLE : Allô ?

 

MONSIEUR PULLMANN, d’une voix se voulant ferme : Allô Caroline, alors qu’est-ce que tu fais ?

 

CAMILLE : Quel numéro demandez-vous, Monsieur ?

 

MONSIEUR PULLMANN: Allô, je suis bien à 533-56-26 ?

 

CAMILLE : Non, c’est une erreur, Monsieur.

 

MONSIEUR PULLMANN: Excusez-moi, Madame. (Il raccroche.)

 

 

SCÈNE X - POL, UNE FEMME DANS LA RUE

 

     Une jeune femme est assise sur un banc public. Pol arrive, s’assoit à côté d’elle, rêveur. Ils se regardent. La jeune femme le dévisage et l’on entend sa pensée intérieure.

 

LA JEUNE FEMME : Il est bien ce mec… (Elle allume une cigarette.), ouai, il est pas mal. J’aime bien sa façon de fumer… il est bien foutu… ça doit pas être mal… (Un silence.) (Elle tire longuement sur sa cigarette.) Regarde-moi coco pour voir. (Pol la regarde.) Est-ce que je te fais bander ?

 

POL: Oui.

 

LA JEUNE FEMME, sidérée : Oui ? (Un silence.) Oui, quoi, Monsieur ?

 

POL: Oui.

 

LA JEUNE FEMME, complètement affolée, se lève et sort rapidement.