SCÈNE I – DANS LES JARDINS DU PRATER. JEUNE HOMME, GARDIEN

    

     C’est la fin de la journée, on entend les derniers accords d’une valse jouée sous le kiosque voisin. Des familles, des couples rient et chantonnent en s’éloignant.

     Un jeune homme, qui dénote par le mélange de son accoutrement négligé et de son maintien digne, se promène au milieu de ces groupes brillants qui, en laissant entendre des rires, des propos badins, sortent de scène. Il reste seul et s’assoit sur un banc. Quelques mots lui échappent évoquant le songe qui l’habite.

 

JEUNE HOMME : 20 avril 1909…

 

     Le crépuscule descend lentement sur le Prater.

     Le gardien du jardin faisant sa dernière tournée aperçoit, étonné, le jeune homme assis sur le banc. Il s’approche de lui.

 

GARDIEN : La nuit tombe monsieur.

JEUNE HOMME (Par un hochement de tête, il montre qu’il a entendu.)

GARDIEN : Dans une heure il fera nuit monsieur.

JEUNE HOMME : Oui.

GARDIEN : Dans une heure à peine… il va falloir rentrer monsieur.

JEUNE HOMME : C’était une belle journée non ?

GARDIEN : Une très belle journée monsieur… et maintenant voilà, c’est bientôt la nuit…

JEUNE HOMME : C’était la journée du 20 avril 1909… avez-vous eu l’impression qu’elle avait quelque chose de particulier ?

GARDIEN : (Vaguement inquiet.) C’était une journée de printemps…

JEUNE HOMME : C’était mon anniversaire.

GARDIEN : Ah bon ? Évidemment… (Il hoche la tête d’un air entendu.) Un jour d’anniversaire on est…

JEUNE HOMME : On est ?

GARDIEN : On est pas comme tous les jours ! Ça vous fait quel âge ?

JEUNE HOMME : 20 ans.

GARDIEN : 20 ans… C’est un jour spécial… Le jour de mes 20 ans c’était…

JEUNE HOMME : (Violent.) Pas moi.

GARDIEN : (Étonné par cet éclat.) Pas vous quoi ?

JEUNE HOMME : Je ne sens rien de « spécial »… à part ce banc.

GARDIEN : Ce banc ? Il est spécial ?

JEUNE HOMME : Très spécial !… La nuit est tombée, monsieur le gardien… Il fait doux, je crois que je vais dormir sur ce banc.

GARDIEN : Ce n’est pas qu’il soit défendu de dormir sur un banc, monsieur mais… ce n’est pas recommandé, les nuits sont très fraîches, sans compter les rôdeurs…

 

     Arrive un chien errant qui tourne autour d’eux, les renifle et s’approchant du jeune homme, il pose une patte sur lui.

 

JEUNE HOMME : Ce n’est pas le jour de mes 20 ans que je vais me mettre à avoir peur de Vienne. D’ailleurs je ne suis pas seul. (Il montre affectueusement le chien.) Je vous présente mon ami Wolf.

GARDIEN : De qui vous n’avez pas peur ?

JEUNE HOMME : De Vienne ?

GARDIEN : Oui bien sûr… (Préoccupé, il s’éloigne. Il s’arrête, se retourne.) Bon anniversaire, Monsieur. Vous êtes Monsieur ?

JEUNE HOMME : Adolf…

GARDIEN : Bon anniversaire Monsieur Adolf ! Je me rappelle le jour de mes 20 ans… Tous ces projets que j’avais… Un jour comme aujourd’hui vous devez en avoir plein la tête ?

JEUNE HOMME : Oui. (Il s’allonge sur le banc, le gardien s’en va.) Mais oui, monsieur le gardien, ce banc est « spécial », très spécial… le bois est de Linz, la peinture est tchèque, les clous doivent être hongrois… C’est bien un banc des Habsbourg. (Il s’endort, le chien à ses côtés.)

 

SCÈNE II – BUREAU DE FREUD. LYDIE, FREUD, HUGO

 

     Freud est dans son bureau, il écrit. Entre la bonne puis un jeune homme.

 

LYDIE : Le jeune homme est arrivé, professeur.

FREUD : Faites-le entrer.

 

     Quelques instants après, Hugo Von Klast, entre, introduit par Lydie. C’est un jeune homme très élégant. Son maintien aristocratique est affiné par un certain flou artistique.

 

HUGO : Professeur Freud, je suis Hugo Von Klast. Je vous remercie de me recevoir aussi vite.

FREUD : Asseyez-vous. Alors ?

HUGO : Alors ?

 

     Silence d’Hugo. Il regarde intensément Freud.

 

FREUD : Alors qu’est-ce qui vous amène ?

HUGO : (Ton mondain.) J’ai lu vos livres professeur… Psychopathologie de la vie quotidienne… C’est très amusant, cette idée que nous aurions des idées qui pensent toutes seules, sans nous demander notre avis…

FREUD : Ça vous a amusé ?

HUGO : Beaucoup… C’est tout à fait divertissant tous ces petits riens, ces lapsus qui voudraient dire quelque chose… Vous devez bien rigoler en écrivant tout ça ?

FREUD : Je passe mon temps à rigoler. La vie est tordante, vous ne trouvez pas ?

HUGO : D’un certain côté, je la trouve très drôle.

FREUD : Et de l’autre ?

HUGO : De l’autre ?

FREUD : De l’autre côté ?

HUGO : D’un autre côté, je suis comme tout le monde, tout n’est pas rose n’est-ce pas ? Il m’arrive d’être bizarrement tourmenté.

FREUD : Vous n’avez pas l’air tourmenté du tout en disant ça. Si, vous avez l’air tourmenté par mon cigare.

 

     Silence.

 

HUGO : Votre cigare ?… Oui, je n’ai pas « l’air » mais vous savez, « l’air »… En vérité, professeur, j’ai de drôles de pensées… Des pensées que je n’aime pas, qui m’assaillent avec une espèce de sauvagerie.

FREUD : Vous n’aimez pas les sauvages ?

HUGO : Je n’aime pas la sauvagerie humaine, il y a dans la nature humaine quelque chose qui me…

FREUD : Qui vous ?

HUGO : Qui me dégoûte. (Un silence.) Excusez-moi, j’ai complètement oublié de vous remettre cette lettre du docteur Jung.

FREUD : (Freud est tellement saisi qu’il lâche momentanément son cigare qui tombe dans le cendrier.) De Jung ?

HUGO : C’est un ami de ma famille… Il m’a dit que ce devrait être intéressant pour moi de faire une psychanalyse avec vous. Il a même ajouté que ce pourrait être intéressant pour vous.

FREUD : Pour moi ?

HUGO : C’est ce qu’il a dit… Je crois que dans sa lettre il vous explique…

 

     Freud lit longuement la lettre de Jung. Après quoi il regarde Hugo.

 

     FREUD : « Cher Monsieur le professeur, j’espère que le conseil que je donne à Monsieur Hugo Von Klast de vous consulter vous paraîtra, malgré son caractère paradoxal, recevable. La probité de monsieur Von Klast – et c’est tout à son honneur – le pousse en particulier à rejeter certaines idées qui contreviennent à sa conception de l’éthique : pour aller au vif de la question, monsieur Von Klast éprouve une répulsion incompréhensible, dont le caractère irrationnel ne lui échappe pas, contre les Juifs. (Freud interrompt sa lecture. Les deux hommes se regardent. Freud reprend la lecture.) Quand monsieur Von Klast est venu me voir en me disant, qu’à son avis, seul un médecin aryen pourrait le comprendre et l’aider à résoudre ce problème, je l’ai pris à contre-pied en lui disant qu’il serait peut-être plus difficile mais plus fécond pour lui d’aborder le problème de face avec un psychanalyste juif. Naturellement j’ai pensé à vous au cas où vous accepteriez ce challenge. Croyez, cher monsieur le Professeur, à mes sentiments respectueux. Karl Jung. »

 

     Freud et Hugo se regardent longuement.

 

HUGO : Ces idées que j’ai avec les…

FREUD : Les « Juifs », vous ne pouvez pas dire le mot ?

HUGO : Oui, ces idées… c’est ce que vous appelez une phobie ?

FREUD : C’est possible.

HUGO : Et ça s’analyse ?

FREUD : Ça s’analyse !

HUGO : (Un silence.) Vous acceptez de me prendre en analyse, professeur ?

FREUD : (Un silence.) J’accepte.

HUGO : Ça sera dur ?

FREUD : Non !

HUGO : Non ?

FREUD : Ça sera « très » dur.

SCÈNE III – SALON DES VON KLAST. BARONNE, PÈRE JOHAN

 

     Salon aristocratique d’une famille viennoise.

     La baronne tourne en rond dans son salon, déplaçant un objet et puis un autre. Elle exprime une nervosité intense. Entre le Père Johan. Dès qu’elle le voit, elle se calme un instant, vérifie que personne ne risque d’entendre ce qu’elle a à dire au Père. Elle prend les mains du prêtre et s’assoit à côté de lui.

 

BARONNE : Hugo va très mal mon Père, très très mal, j’ai appris pourquoi il a besoin d’argent… Il va voir le docteur Freud… Il est tombé dans les griffes de ce monstre…

PÈRE JOHAN : Vous l’avez lu ?

BARONNE : Lire ce charlatan athée qui remplace Dieu par le sexe ?

PÈRE JOHAN : Il n’est pas vraiment un charlatan, chère amie, plutôt un de ces athées idolâtres qui divinisent la science sans même s’en rendre compte. Il croit pouvoir disséquer rationnellement le mystère de l’âme.

BARONNE : Comment Jung peut-il admirer ce Freud qui fouille dans ce qu’il y a de plus bas en nous ?

PÈRE JOHAN : Il est jeune, chère amie, laissez-lui un peu de temps… Le jour viendra où sa foi en ce qu’il y a de sublime dans l’homme le séparera de son maître… Mais pourquoi a-t-il envoyé Hugo chez Freud, je ne comprends pas ?

BARONNE : C’est incompréhensible… Il sait pourtant que mon Hugo est déboussolé depuis qu’il a perdu la foi…

PÈRE JOHAN : Pensez-vous qu’il subirait l’influence de l’athéisme de son père ?

BARONNE : C’est impossible ! il déteste cet individu qui lui sert de père, ce porc immonde…

PÈRE JOHAN : Ma fille modérez-vous… Le baron est un libéral mécréant mais ce n’est pas une raison pour le traiter ainsi, croyezmoi, ça ne peut que vous faire du mal de dire des pareilles choses.

BARONNE : Vous ne savez pas ce qui s’est passé mon Père… J’aurais dû vous en parler, je n’ai pas osé…

PÈRE JOHAN : Faites-le maintenant.

BARONNE : C’était à Noël dernier pendant que vous célébriez la messe. J’étais à genoux devant la sainte table et lui, lui qui se moque bien de Notre Seigneur, il était comme tous les Noël, à côté de moi, pour être sûr que tout le monde le voie bien communier. J’entendais sa respiration à côté de moi, l’odeur de son hypocrisie était si forte que j’ai failli me trouver mal quand vous lui avez donné la sainte hostie. Il a ouvert la bouche et j’ai vu que ce n’était pas une bouche mais une gueule qui venait de se refermer sur le corps de Notre Seigneur, une gueule de loup, de hyène, de chacal, un animal, une bête, ces mots défilaient dans ma pauvre tête, je luttais pour les chasser, c’était impossible je sentais son odeur de bête immonde, alors j’ai compris…

 

     Un silence.

 

PÈRE JOHAN : Vous avez compris ?

BARONNE : J’ai brusquement compris pourquoi… Pardonnez-moi Père, mais c’est ainsi… C’est pendant ce moment sacré que j’ai eu cette pensée sacrilège…

PÈRE JOHAN : Dites.

BARONNE : J’ai compris pourquoi je n’ai jamais pu accepter qu’il me… touche… J’ai compris que je savais depuis toujours, depuis notre nuit de noces, qu’il était une « bête »…

PÈRE JOHAN : (Un silence.) Une bête ?

BARONNE : Il n’a pas d’âme… depuis c’est horrible, tous les jours je sens cette odeur de carnassier… C’est même tellement fort que…

PÈRE JOHAN : Que ?

BARONNE : Que je ne sais pas si je me fais des idées ou si réellement…

PÈRE JOHAN : Si réellement ?

BARONNE : Il sent l’animal, j’aurais dû vous parler de cela plus tôt n’est-ce pas ?

PÈRE JOHAN : Oui.

BARONNE : J’avais peur que vous me preniez pour une hystérique…

 

SCÈNE IV – DANS LES JARDINS DU PRATER. 21 AVRIL 1909. ADOLF, HOMME MOU, KOMMANDANT,

 

     La nuit tombe lentement sur le Prater. Adolf est sur le banc. Le chien s’approche de lui, renifle ses genoux, le regarde. Adolf caresse le chien.

 

ADOLF : (Au chien.) Tu vois Wolf ils rentrent chez eux… Pour eux c’est un dimanche comme un autre, pour moi, aujourd’hui, toi tu le sais, ce n’est pas tout à fait comme les autres dimanches, j’ai eu vingt ans hier, qu’est-ce que t’en penses ? Tu te demandes pourquoi j’ai l’air d’un clodo ?… T’en fais pas, on finira bien par comprendre : je vais tous les jours à la Hofbibliotek pour ça… (Il regarde un homme élégant passer devant lui.) Et lui, ce type bien mis, tu le vois ? Ça ressemble à quoi ses vingt ans ? Il arrive à Vienne en conquérant. Qu’est-ce qu’il veut conquérir ? Rien, des petites choses, il n’y a rien de grand sur son visage, regarde cette bouche molle, elle ne doit savoir mordre que des choses faciles à mordre, un rôti aux navets, un gigot aux champignons, de la chair animale mais qui a été tuée par d’autres que lui parce qu’avec sa sensibilité dégoulinante, ça le choquerait de tuer une bête pour la manger, ce sont les autres qui tuent pour lui… Il arrive chez sa maman, il passe à table et elle lui dit : « Tu vas te régaler mon chéri – Qu’est-ce que c’est maman, du lapin ? » Il goûte et il se régale, lui qui adore se promener dans les bois pour regarder les lapins en liberté il se régale de ce civet de lapin que sa maman a étranglé pour régaler le cher petit. Voilà ce que lui permet de mordre sa bouche molle, du civet de lapin, pas plus que du civet de lapin, comment une bouche comme ça pourrait-elle mordre autre chose que du cadavre ? Mordre la vie ça n’est pas pour lui. (En regardant le chien fixement.) Toi aussi, mon pauvre vieux, tu as oublié ton origine, tu as oublié le loup que tu as été, tu es devenu un bâtard, on t’a fait oublier ton instinct de chasseur en te donnant à bouffer de la charogne. Mais quand même, on ne t’a pas ramolli comme lui. À ton avis s’il me regardait, que pourrait-il voir ? Que pourrait-il comprendre de ce que je suis ? S’il devait faire un rapport sur moi qu’est-ce qu’il dirait à son chef ?

HOMME MOU : Le jeune homme a fêté son anniversaire sur un banc du Prater, Herr Kommandant. Il s’est entretenu avec son ami.

KOMMANDANT : Qui est cet ami ?

HOMME MOU : Un chien.

KOMMANDANT : Quoi ?

HOMME MOU : Un chien, Herr Kommandant ! C’est son confident, il s’appelle Wolf.

KOMMANDANT : Ce chien a-t-il un collier ?

HOMME MOU : Non.

KOMMANDANT : Vous savez naturellement pourquoi je vous ai posé cette question ?

HOMME MOU : Non, Herr Kommandant.

KOMMANDANT : Vous ne savez pas que les communistes utilisent des chiens espions ? Qu’ils mettent des messages codés derrière les colliers ! Vous ne le saviez pas ?

HOMME MOU : Non, Herr Kommandant.

KOMMANDANT : Continuez Franz.

HOMME MOU : Le jeune homme semble être un artiste, il a posé sa candidature à l’Académie. Naturellement il a été refusé.

KOMMANDANT : Naturellement ?

HOMME MOU : Le directeur de l’Académie m’a permis de lire son dossier : il est à contre-courant, complètement à contre-courant.

KOMMANDANT : Ça ne m’étonne pas d’un homme qui parle avec un chien.

HOMME MOU : Je suis bien de votre avis Herr Kommandant. Le jeune homme a critiqué nos peintres officiels, Klimt en particulier.

KOMMANDANT : Qui c’est celui là ?

HOMME MOU : C’est à lui que la municipalité a commandé la décoration du théâtre. Il a aussi peint plusieurs figures d’Athéna…

KOMMANDANT : Athéna ?

HOMME MOU : Une déesse grecque, Herr Kommandant. Le directeur de l’Académie pense, comme le conseil municipal, qu’elle représente particulièrement bien l’esprit que l’empereur veut faire souffler dans son empire, l’union par la raison et les arts. Le jeune homme a soutenu auprès du directeur de l’Académie qu’avec ces valeurs grecques le peuple allemand était en train de perdre son âme.

KOMMANDANT : Il est contre les Grecs ?

HOMME MOU : Oui, Herr Kommandant

KOMMANDANT : Il fréquente d’autres gens qui sont contre les Grecs ?

HOMME MOU : Nous ne le savons pas encore… Il a aussi parlé au directeur des cheveux peints par Klimt.

KOMMANDANT : Il peint des cheveux ?

HOMME MOU : Des cheveux de femme, des grands cheveux qui s’écoulent comme de l’eau… qui évoquent une sorte d’abandon.

KOMMANDANT : D’abandon ?

HOMME MOU : D’abandon sexuel, Herr Kommandant. Il a dit au directeur qu’il trouvait cette mollesse dégoûtante…

KOMMANDANT : Bien sûr…

HOMME MOU : Bien sûr…

KOMMANDANT : Qu’a-t-il dit plus précisément sur cette mollesse ?

HOMME MOU : Qu’elle séduit les jeunes Allemands parce qu’on ne leur parle que des dieux grecs et qu’on leur fait oublier Wotan et nos dieux germaniques.

 

     Long silence.

     Adolf qui sort de son dialogue imaginaire, revient au présent. L’homme et le chien se regardent.

 

ADOLF : (Au chien.) Mon vieux Wolf, je sais que toi tu m’entends… Toi, tu ne sais pas ce qu’est le mensonge…

 

     Le chien fait demi-tour, s’en va.

 

ADOLF : Je vais dormir sur ce banc, il fait froid.

 

SCÈNE V – DANS LES JARDINS DU PRATER. L’HOMME (HANISCH), ADOLF

 

     La nuit est tombée sur le jardin. Adolf semble endormi toujours sur le même banc. Une ombre s’approche. C’est un homme. Il vient vers le banc, regarde le dormeur puis s’assoit à côté de lui.

 

LHOMME : Tu peux faire une petite place ? (Adolf ne répond pas, se contente de plier un peu les jambes. L’homme roule une cigarette.) Tu veux en fumer une ? (Adolf ne répond pas.) Dis donc, t’es pas bavard toto l’haricot !

ADOLF : J’ai envie de dormir.

Silence.

LHOMME : T’as fait un dessin cet après-midi… (Pas de réponse.) T’as même fait un dessin que t’as laissé sur ce banc. (Pas de réponse.) Un dessin de la cathédrale Saint-Étienne… Comme tu l’as laissé, j’ai pensé que je pouvais le prendre. (Pas de réponse.) Alors, je l’ai pris. (Pas de réponse.) Et je l’ai vendu… vingt couronnes.

 

     Adolf se relève stupéfait.

 

ADOLF : Vingt couronnes ?

LHOMME : Voilà dix couronnes pour toi. (Il lui tend le billet. Adolf hésite puis tend la main pour prendre le billet.) Moitié-moitié, c’est correct non ?

ADOLF : C’est correct.

LHOMME : Tu sais dessiner, je sais vendre, tu me donnes d’autres dessins et on partage, qu’est-ce que t’en penses ?

ADOLF : Comment tu t’appelles ?

LHOMME : Hanisch, Reinhold Hanisch.

ADOLF : À qui t’as vendu ce dessin ?

HANISCH : Dans un café, à un gros bourgeois, si tu signais ça serait encore mieux.

ADOLF : Pourquoi mieux ?

HANISCH : Meilleur prix de vente… Mentalité du bourgeois mon pote… C’est quoi ton nom ?

ADOLF : Ne m’appelle pas « mon pote ».

HANISCH : Pourquoi ?

ADOLF : (Cassant.) Je ne suis pas ton pote.

HANISCH : D’accord, tu n’es pas mon pote. Alors tu peins les bâtiments de la Ringstrasse ?

ADOLF : J’écris une pièce de théâtre… Wieland le Forgeron… Wagner avait commencé à écrire quelque chose sur lui.

HANISCH : Wagner ? Richard Wagner ?

ADOLF : Évidemment.

HANISCH : Comment sais-tu que Wagner avait commencé à écrire ?

ADOLF : Parce que je le sais… il a été obligé de s’interrompre… il faut reprendre cette œuvre… aujourd’hui c’est urgent !

HANISCH : Urgent ?

ADOLF : (Soudain éclat imprévisible de violence.) Oui, c’est urgent !

HANISCH : (Stupéfait de cet éclat incompréhensible.) Pourquoi ?

ADOLF : (Il se calme.) Wagner était un génie… il nous aide à voir ce qui se passe autour de nous… Tu vois ce qui se passe autour de toi en ce moment ?

HANISCH : (Il se lève.) Je vois que cette nuit, il va faire froid. Je vais dormir à l’asile de Meidling. Tu viens avec moi ?

ADOLF : Non.

HANISCH : Tu préfères avoir froid sur ce banc ?

ADOLF : Oui.

HANISCH : À ton aise… je reviendrai demain… (Il s’éloigne et se retourne.) Tu me prépares un beau dessin pour que je réussisse une bonne vente ?

ADOLF : Oui.

HANISCH : Penses à le signer, c’est quoi ta signature ?

ADOLF : Adolf.

HANISCH : (Il s’éloigne.) Bonne nuit Adolf, fais de beaux rêves, mes amitiés au forgeron.

 

     Adolf s’allonge, à nouveau, sur son banc, il est frigorifié.

SCÈNE VI– BUREAU DE FREUD. HUGO, FREUD

 

     Hugo est allongé sur le divan. Freud dans un fauteuil est derrière lui, il écoute.

 

HUGO : Ça pue ici. (Silence.) Ça pue le cigare… Ça ne vous gêne pas d’enfumer vos patients ? (Silence.) Non, ça n’a pas l’air de vous gêner. Vous tenez sans doute à voir mes pensées tourner dans la fumée de votre cigare ?

FREUD : Parce que vous avez des pensées ?

HUGO : Oui, j’ai des pensées.

FREUD : Qui tournent ?

HUGO : Si je les laisse faire, elles tournent autour de ce qu’elle m’a dit hier soir. (Silence.) La pauvre chérie, elle n’en peut plus.

FREUD : La pauvre chérie ?

HUGO : Maman.

FREUD : La pauvre chérie ne peut être que maman !

HUGO : (Silence.) Pourquoi ne m’a-t-elle pas parlé plus tôt ? « Je tenais à t’épargner, cela suffit qu’il me détruise moi, je ne veux pas qu’il te fasse de mal à toi mon Hugo. » Pauvre chérie, elle croit que je ne sais pas, depuis toujours, ce que le porc lui fait endurer.

FREUD : Le quoi ?

HUGO : Le « porc », vous ne savez pas ce que c’est qu’un porc ? (Silence.) Depuis toujours il est autour d’elle, à la renifler, à la frôler…

FREUD : Dans votre souvenir il y a une première fois ?

HUGO : Oui, il y a eu une première fois où j’ai… où… j’ai compris… j’ai tout compris.

FREUD : Tout ?

HUGO : Oui… ce jour-là… j’ai vu… j’ai vu l’enfer où elle vivait… Nous sommes dans le salon, j’avais peut-être cinq ans, elle est assise sur le grand sofa, elle lit, je suis en retrait derrière elle, sur le tapis, je joue avec un petit cheval et je suis conscient que de la lumière de fin d’après-midi, filtrée par ses cheveux, me vient comme une présence seconde qui me permet de voir clairement le monde. Il y a entre nous une paix, un calme infini que nous respectons, par notre silence. Avant qu’elle ne l’ait entendu entrer le porc est arrivé ; il fait quelques pas, s’arrête derrière le sofa, dit : « Emma », elle ne répond pas, il met les mains sur ses épaules et j’entends aussitôt le hurlement qu’elle se retient de pousser, c’est un hurlement silencieux. Lui, le porc, n’entend rien, ses grosses mains descendent doucement de ses épaules sur ses bras et je vois ses doigts s’imprimer sur la chair blanche. Elle ne bouge pas, elle a cessé de respirer, est-elle en train de mourir ? Ses doigts, refermés sur elle comme les serres d’un oiseau de proie comme un aigle qui tient une mésange dans ses griffes. La mésange va-t-elle s’échapper ? Survivre ? Les serres de l’aigle se referment sur son corps, la soulève pour la serrer dans ses bras. Le corps de la petite mésange est tellement inerte que je la crois morte jusqu’à la seconde où je croise son regard. Cette seconde me fut une bénédiction, elle vivait et me disait : « Ne crains rien pour toi, je survivrai, regarde et n’aies pas peur, il ne peut pas vraiment me toucher, il ne tient dans ses griffes qu’une cage dans laquelle je suis à l’abri. » Quand le porc fut sorti du salon en claquant la porte, elle s’est laissé tomber sur le sofa en sanglotant, alors je courus vers elle, la mésange était sortie de sa cage pour s’envoler dans mes bras.

FREUD : Votre père lui demandait son âme et c’est à vous qu’elle l’a donnée ?

HUGO : Il ne s’en est jamais rendu compte.

FREUD : Que voulait-il saisir avec ses grosses mains ? L’âme de sa femme ou le corps de sa femme ?

 

     Long silence.

     Hugo se redresse brusquement livide.

 

HUGO : Vous êtes écœurant… C’est impossible de parler avec vous.

 

     Il sort brusquement du bureau.

 

SCÈNE VII – L’AZYL. HANS, FRITZ, MOLLY, HANISCH,

 

     Adolf, Hanisch, Hans et Fritz sont assis autour d’une table au réfectoire. Molly s’affaire autour d’eux, leur servant ce qui semble être une soupe. Ils mangent et parlent.

HANS : Où est le lard ?

FRITZ : (À Molly.) C’est vrai que la vieille peau a dit : « Plus de lard, du chou rien que du chou jusqu’à la fin du mois ? »

MOLLY : Madame la directrice fait ce qu’elle peut avec les sous.

HANS : Je ne sais pas si Lueger serait d’accord, s’il savait qu’avec tout le fric qu’il donne pour nous à la vieille peau il ne reste même pas de quoi acheter du lard ?

HANISCH : Elle a ses côtés généreux (Il sort sa blague à tabac.) Elle m’a redonné du tabac, c’est une bonne fille quand on sait lui parler.

HANS : Hanisch sait parler aux dames… Qu’est-ce que t’as bien pu lui dire Hanisch pour avoir du rab ?

HANISCH : Je ne lui ai rien dit… Elle m’a vu donner une pièce au Père Karl qu’est assis sur le banc de la Bunderstrasse… ça a suffi.

HANS : Tu savais qu’elle te voyait donner la pièce ?

HANISCH : Évidemment que je le savais.

FRITZ : Elle savait que tu la voyais ?

HANISCH : Évidemment non !

HANS : Il est malin le Hanisch.

FRITZ : Il fait comme le petit Jésus, pas de publicité quand on donne aux pauvres…

HANS : À condition que tout le monde le sache.

FRITZ : Faut dire que là-haut c’est peut-être rendu au centuple.

HANS : Si on retombe dans la merde Hanisch, tu viendras nous donner la pièce à nous aussi ?

HANISCH : Oui. Surtout si la directrice me voit faire. Parce que tu crois que tu vas retomber dans la merde ?

FRITZ : Évidemment que je vais retomber… Quand on a commencé à tomber, on tombe sans arrêt.

ADOLF : Qu’est-ce que ça veut dire « on tombe sans arrêt » ?

FRITZ : Ça veut dire ce que ça veut dire… à un moment on peut plus se redresser… Toi, à te voir, t’as peut-être encore un peu de raideur dans la colonne mais moi qui sais voir, je peux te le dire, ça va pas durer plus longtemps que l’hiver ta raideur de la colonne.

ADOLF : Je comprends pas ! Qu’est-ce qui ne va pas durer plus longtemps que l’hiver ?

FRITZ : Ta colonne, Adolf ! Je parie avec toi que d’ici un an, ta colonne, elle sera toute gondolée… Tu comprends, tout s’use ici, avec tous ces Juifs qui nous sucent le sang… tu piges ? (Molly ressert de soupe le bol de Fritz.) Y a que Molly, ici, pour ne pas se gondoler, notre grosse chérie, elle, elle tient le coup, elle est bien trop ronde pour gondoler…

 

     Molly pose un bol devant Adolf.

 

ADOLF : Merci mademoiselle.

FRITZ : (À Hanisch.) Il est un peu bégueule ton copain ! Tu ne peux pas lui expliquer qu’elle s’appelle pas « mademoiselle », ici elle s’appelle « la grosse chérie » !

ADOLF : Cette soupe est délicieuse, mademoiselle !

 

     Long silence.

 

FRITZ : Ton copain se prend pour un « monsieur » Hanisch ?

MOLLY : Et si c’était un monsieur ?

FRITZ : C’est quoi la grosse chérie, un monsieur ? Tu peux nous dire ce que c’est ?

ADOLF : Un monsieur, c’est quelqu’un qui va te foutre ce couteau dans la viande si tu l’appelles encore une fois « la grosse ».

 

     Adolf a parlé avec une telle ardeur glacée que Fritz, impressionné, ne prolonge pas son geste de colère. Il se lève et s’en va.

 

ADOLF : Ce type est ignoble ! Il y en a d’autres comme ça ici ? Les types qui mettent leur malheur sur le compte des Juifs me dégoûtent… c’est indigne de notre culture.

HANS : Tous ceux qui sont ici ont la colonne qui se gondole.

ADOLF : Ceux qui sont « ici » ? Mais qu’est-ce que c’est que cette façon de parler d’« ici » ? Il n’y a pas d’« ici », il n’y a que des maintenant : « maintenant » je suis « ici » pour quelque temps parce que le destin l’a voulu… Il a voulu que pour ma vingtième année j’apprenne ce que je ne connaissais pas, le froid, la faim, l’azyl…

HANS : Il a voulu cela… ?

MOLLY : Pourquoi a-t-il voulu cela, monsieur Adolf ?

ADOLF : Comment savoir ce que veut le destin à l’instant où il fait ce qu’il fait ? Quand la foudre est tombée à côté de Luther et a tué son copain, qui aurait pu dire, qu’à cette seconde-là, le destin avait décidé de créer Luther ?

HANS : Et quand le destin te fait gondoler la colonne, et qu’il te fait passer de l’azyl au trottoir et du trottoir à l’azyl pendant toute ta vie, il veut quoi le destin ? Tu peux me dire ce qu’il veut ?

ADOLF : (Un silence.) Il veut que tu connaisses ce qui est petit pour te permettre d’imaginer ce qui est grand, que tu voies la bassesse pour t’obliger à penser ce qu’est la grandeur.

MOLLY : (À Hanisch à voix basse.) C’est joli ce qu’il dit…

ADOLF : Il y a une force en nous, si on la reconnaît, elle grandit sinon elle reste petite… tu vois ce type par exemple (Il montre du menton Fritz qui vient de sortir.), il ne sait même pas qu’il y a une force dans l’homme.

MOLLY : C’est son destin qui a voulu ça, monsieur Adolf.

ADOLF : À moins que le destin ne se soucie pas de lui.

MOLLY : Le destin ne serait pas soucieux pour tout le monde monsieur Adolf ?

 

SCÈNE VIII – NUIT. MOLLY

 

     Molly écrit à sa sœur Gréta.

 

     Chère Gréta. Il faut que je te parle d’un nouveau pensionnaire qui a été amené ici, il y a deux semaines, par un certain Hanisch : dès que je l’ai vu, celui-là, j’ai compris que lui, c’était un monsieur, un vrai monsieur, pas seulement parce qu’il me salue, comme monsieur le curé avait dit qu’on faisait à Vienne avec des courbettes et tout le bataclan, mais parce qu’il me cause et me dit des choses que, même toi qui as fait plus d’études que moi, tu n’as jamais entendues. Du moins, c’est ce que je pense. La dernière chose qu’il m’a dite c’est que je devrais apprendre à chanter vu que je ressemblerais à une chanteuse qu’il connaît, une authentique walkyrie, blonde comme moi, qui chante à l’opéra, et, si j’ai bien compris, qui devait chanter, dans le temps, dans la forêt, près de chez lui, à côté d’une source, à moins que se soit près d’un lac, je peux me renseigner si ça t’intéresse. Dimanche dernier, Adolf – c’est son nom – m’a invitée à l’accompagner pour une promenade au Prater, ç’a été un après-midi merveilleux, tu peux même pas t’imaginer tout ce qu’il m’a expliqué, parce que nous autres, filles de la campagne, il y a des choses qu’on soupçonne même pas. Au Prater il m’a amenée à la grande roue, quel vertige quand on est 100 mètres au-dessus du monde, tu peux pas savoir, je n’ai pas du tout eu peur car il me serrait le bras fortement et me souriait pour me rassurer. Je croyais qu’il avait dans l’intention de m’embrasser mais pas du tout, sur ce sujet je connais pas ses intentions. Après, nous nous sommes promenés au bord du plan d’eau et nous avons assisté à une compétition sportive entre un canoë piloté par l’équipe de Vienne et l’autre par celle de Prague. Il fallait voir briller les yeux d’Adolf. Il m’a expliqué que notre jeunesse serait sauvée par le sport, ça m’a permis d’apprendre que notre jeunesse devait être sauvée. Quand il me parle, il dit qu’il voit dans la fraîcheur de mon âme la preuve que mon esprit n’a pas été pollué par les préjugés. « Pollué » c’est le mot qu’il emploie. Ça m’a fait plaisir de savoir que mon âme était fraîche et sans préjugés. Pour finir la promenade, on a été devant le kiosque où les dames et les messieurs valsaient, c’était ravissant, ils tournaient, tournaient de plus en plus vite, le regard des dames brillait. Est-ce qu’un jour Adolf va m’inviter à danser ? Je n’ai pas osé le lui demander, mais j’ai eu l’impression que ce n’était pas pour demain quand il m’a dit, en me raccompagnant à « l’Azyl », que ces gens qui valsaient étaient des lâches qui voulaient s’étourdir pour oublier les choses véritables. Il faut que je te dise aussi qu’Adolf a défendu aux gars de l’Azyl de m’appeler « la grosse » et qu’il y en a pas un qui ne lui obéit pas à ce sujet. Dorénavant, plus personne vient frapper à ma porte vu qu’ils croient tous que j’ouvre ma porte qu’à Adolf. S’il frappait, je lui ouvrirais bien mais il a pas encore frappé. C’est sans doute ça un vrai monsieur, quelqu’un qui prend le temps. Ta sœur chérie qui t’embrasse. Molly.

 

SCÈNE IX – MAISON DE LA SÉCESSION. ADOLF, HUGO, KLIMT, MOLLY

 

     Il y a une rétrospective des œuvres de Klimt. On voit en particulier l’affiche « In nudas veritas » et l’affiche « Thésée tuant le Minotaure ». Parmi les toiles : « Pallas Athénée » de 1898, « Eaux mouvantes » de 1898 et « Portrait d’Adèle Block-Bauer » de 1907.

     Adolf visite l’exposition avec Molly. Hugo et Klimt sont dans la même pièce devant un autre tableau.

 

ADOLF : Tu vois, Molly, l’art d’aujourd’hui ? C’est un art qui a peur de nos propres origines. Aujourd’hui ce n’est pas la lutte de Parsifal ou de Siegfried qui symbolise le combat de la jeunesse, c’est le combat de Thésée, d’un Grec qui n’a jamais connu notre pays… Tu te rends compte, il suffit qu’un Klimt peigne ça pour provoquer leur soi-disant « Sécession » !

HUGO : (À Klimt qui a entendu.) Vous avez entendu ?

KLIMT : Oui c’est amusant.

 

     Ils restent pour écouter le discours d’Adolf.

 

MOLLY : (Toujours devant la toile de Thésée tuant le Minotaure.) Celle-là qui c’est ?

ADOLF : C’est la déesse Athéna, elle protège Thésée. Tu vois les images qu’on donne en pâture aux jeunes gens d’aujourd’hui ? (Il hausse le ton.) Si vous voulez vaincre, faites-vous donc protéger par une femme, et de préférence par une grecque !

HUGO : (Il s’est rapproché d’Adolf.) Je vois que l’idée d’être protégé par la déesse raison vous agace, cher monsieur ?

ADOLF : (Encore plus énervé.) Évidemment que ça m’agace… Avez-vous déjà vu la raison triompher dans un combat ? Vous croyez que la statue d’Athéna dont les libéraux ont orné leur Parlement fait progresser la justice ?

HUGO : À mon avis la déesse peinte par Klimt n’est pas celle que voulaient les libéraux.

KLIMT : (Aparté à Hugo.) Merci, mon cher.

ADOLF : Pourquoi ce n’est pas la même ?

HUGO : (Montrant du doigt la tête de méduse qui est sur le bouclier d’Athéna.) Regardez la méduse !

ADOLF : (À Hugo.) (Il regarde longtemps.) Si je rencontrais monsieur Klimt, je sais ce que je lui dirais…

KLIMT : Vous lui diriez ?

ADOLF : Je lui dirais qu’il joue un double jeu, les uns peuvent croire que la bestialité de la méduse est plus forte que la raison, les autres que la raison domine la méduse, moi je dis que monsieur Klimt ne sait peut-être pas lui-même ce qu’il croit.

KLIMT : (Aparté à Hugo.) C’est pas idiot…

ADOLF : (Il a entendu.) Ça vous étonne ?

KLIMT : Oui

ADOLF : Parce que j’ai l’air d’un idiot ?

HUGO : Vous vous méprenez, mon ami disait justement que…

ADOLF : Qu’il était étonné que quelqu’un, avec un air d’idiot, dise des choses pas idiotes ?

MOLLY : (Elle est un peu plus loin devant la toile « Eaux mouvantes ».) Viens voir comme c’est beau.

ADOLF : (Il regarde la toile longuement.) (À Klimt et à Hugo.) Il y a encore une question que j’aurais voulu poser à monsieur Klimt : pourquoi ne peint-il que des femmes nues ? (Violent.) Ça lui ferait peur de peindre des hommes ?

HUGO : (À Klimt.) Il est incroyable ce type…

KLIMT : (À Adolf.) (Il montre le tableau d’Adèle Block-Bauer.) Vous voyez, celle-là, elle n’est pas nue.

 

     Adolf regarde.

 

HUGO : Vous aimez ?

MOLLY : Elle est belle !

ADOLF : C’est toujours la même chose, regardez tous ces ronds, ce sont les yeux de la méduse qui regardent l’homme. (Il se retourne vers Klimt et Hugo.) Vous comprenez pourquoi il ne peint pas les hommes ?

KLIMT : Pourquoi ?

ADOLF : Il est médusé par les femmes, elles lui prennent toute sa force. (Il se rapproche de Molly.) Ce Klimt est un avorton.

MOLLY : Tu crois que lorsqu’un homme aime une femme il devient un avorton ?

ADOLF : Ce sont ces types de la Sécession qui pensent ça : regarde cette affiche (Il montre l’affiche «In nudas veritas ».), tu crois qu’un homme peut être fort s’il voit une femme lorsqu’il se regarde dans son miroir ?

 

     Hugo s’approche d’eux, Klimt s’éloigne.

HUGO : Mon ami, monsieur Klimt, a été très intéressé par votre commentaire.

MOLLY : (Stupéfaite.) C’était monsieur Klimt ?

HUGO : Oui c’était lui.

ADOLF : Je le savais.

HUGO : (Stupéfait.)Vous le connaissiez ?

ADOLF : Non, mais j’ai senti que celui qui peignait ça (Il montre les tableaux.) devait être dans son genre, une femmelette… Voudriez-vous connaître ma peinture ?

HUGO : J’en serais très heureux.

 

SCÈNE X – SALON DES VON KLAST. BARONNE, BARON, ADOLF

 

     Le baron, la baronne et Hugo sont affairés à lire ou à écrire.

 

BARONNE : Hugo nous a beaucoup parlé de vous, monsieur Adolf.

BARON : Il aime votre peinture.

BARONNE : Je l’aime aussi, elle est si franche… Vous savez que je vais faire encadrer votre cathédrale Saint-Marc ?

Chacun regarde la baronne tenant devant elle le tableau qu’Adolf a fait de la cathédrale.

BARON : (Regardant attentivement la toile.) J’ai eu du mal à déterminer quelles étaient les influences auxquelles…

ADOLF : Je n’ai aucun maître en la matière, monsieur le baron… Seulement une maîtresse : la nature.

BARON : La femme nature ? Et pourquoi, à votre avis, les femmes ne peignent pas ?

ADOLF : Parce qu’elles sont trop au-delà ! (Un silence.) Pourquoi une femme peindrait-elle la lumière puisqu’elle « est lumière ».

 

     Un silence.

 

BARONNE : Merveilleux ! Quelle poésie ! Vous avez entendu, Hugo, ce que vient de dire votre ami ? La femme « est » lumière !

BARON : Notre jeune ami est sans doute wagnérien ?

ADOLF : Wagner est mon seul maître.

BARON : Nous pensions que c’était la nature ?

ADOLF : (S’emportant, d’un ton violent.) C’est exactement la même chose.

 

     Silence.

 

BARONNE : J’ai beaucoup aimé votre église des Augustins, votre palais Liechtenstein… Sans compter votre église des Capucins…

BARON : Vous ne peignez que des bâtiments.

ADOLF : J’aime la pierre.

HUGO : Adolf trouve dans la pierre une fermeté… quelque chose qui tient le coup dans le monde d’aujourd’hui.

ADOLF : Les pierres défient le temps, elles gardent l’empreinte de la force et de la grandeur des peuples… Elles sont pleines d’enseignement pour qui sait les entendre.

BARONNE : (À Hugo.) Les pierres lui parlent… c’est un poète.

BARON : Et quel est cet enseignement ?

ADOLF : Il y a en nous quelque chose de solide, sur quoi on peut s’appuyer pour bâtir… quelque chose qui…

BARON : Qui ?

ADOLF : Qui ne risque pas de dégouliner.

BARON : Qu’est-ce qui pourrait dégouliner ?

ADOLF : (Il perd brusquement son sang froid et hurle.) Tous ces cheveux de femmes nues que peint monsieur Klimt, est-ce que ce n’est pas un dégoulinage abject ?

 

     Long silence. Chacun est sidéré par cet éclat.

 

BARONNE : Asseyons-nous pour le thé. Moritz, le thé !

BARON : (Se levant.) Vous voudrez bien m’excuser, des affaires m’attendent. J’ai été heureux de faire votre connaissance.

 

     Le baron quitte le salon.

 

HUGO : Je dois également partir. Au revoir mère, à demain Adolf.

 

     Adolf fait mine de se lever pour partir.

 

BARONNE : Restez encore un instant cher ami… (Il s’assoit.) Je me fais tellement de souci pour Hugo. Je suis rassurée qu’il ait un ami comme vous, c’est un artiste comme vous mais il n’a pas votre force… Vous savez qu’il a des idées noires ?

ADOLF : Il m’en a parlé.

BARONNE : Pourquoi est-il si triste, Adolf ?

ADOLF : Je crois qu’il n’est pas sûr de son idéal.

BARONNE : Pas d’idéal ? Mais tout le passionne, la musique, la poésie, les idées d’aujourd’hui.

ADOLF : Ça ne suffit pas… Il faut autre chose pour faire face à la pourriture d’aujourd’hui.

BARONNE : À quoi ?

ADOLF : À la pourriture.

BARONNE : La pourriture ? De quoi parlez-vous ?

ADOLF : Notre empire est en train de pourrir. Vous ne le sentez pas ? Vous ne sentez pas l’odeur de décomposition qui nous entoure ?

BARONNE : Une odeur ?

ADOLF : Vous ne la sentez pas ? Elle est partout.

 

     Un silence.

 

BARONNE : Partout ? Partout, même…

ADOLF : Même ici ! Oui même ici.

BARONNE : Vous sentez une odeur ici ?

ADOLF : Oui, je la sens, c’est ça qui rend votre Hugo malade…