Synopsis

20 avril 1909, à Vienne, un jeune homme désargenté, d’aspect famélique, est contraint de passer la nuit sur un banc public du Prater car il n’a plus un sou en poche. Ce jour là il a 20 ans.

Il s’appelle Adolf Hitler.

L’histoire va se dérouler sur deux plans distincts qui vont progressivement s’entrecroiser : d’une part la pièce met en scène le cheminement au cours duquel, pendant 4 ans, Adolf, initialement inculte et autodidacte, est conduit à rencontrer les composantes extraordinairement hétérogènes du tissu viennois (la peinture moderne, la psychanalyse, les chrétiens sociaux, les marxistes, le racisme biologique) et à constituer, très progressivement, le système idéologique qui règnera sur l’Europe 20 ans après.

D’autre part l’action se déroule autour de Freud qui, d’un côté, psychanalyse un jeune aristocrate viennois qui, par son antisémitisme fanatique est en quelque sorte, un double d’Adolf, et de l’autre rencontre un conflit majeur avec Jung, irrésistiblement attiré par la conception théorique d’un inconscient aryen s’opposant à un inconscient juif.

La pièce se conclut à la veille de la première guerre mondiale par une double rupture : rupture de Freud et de Jung et rupture d’Adolf, qui ayant, à cette époque acquis sa définitive vision du monde, s’enfuit de Vienne pour échapper à l’armée des Habsbourg et se mettre au service de la Prusse.

English

Vienna 1913

April the 20th, 1909, in Vienna, a penniless, raw-boned looking, young  man is forced to spend the night on a bench in the Prater park because he is broke. At that time, he is 20 years old.

His name is Adolf Hitler.

The story develops on two separate levels which will join progressively: on the one hand, the play relates the 4 year course followed by an initially uneducated and self-taught Adolf who will be led to encounter the extraordinarily heterogeneous components of the Viennese fabric (modern painting, psychoanalysis, social Christians, Marxists, biological racism) and to build up, very progressively, the ideological system that will govern Europe 20 years after.

On the other hand, the action takes place around Freud who, on one side, psychoanalyzes a young Viennese aristocrat whose fanatical anti-Semitism makes him, in a way, an Adolf’s double, and who, on the other side, faces a major conflict with Jung, irresistibly attracted by the theoretical conception of an Aryan unconscious opposed to a Jewish unconscious.

The play ends on the eve of first world war with a double rupture: rupture between Freud and Jung, and the rupture of Adolf who, at that time, had already forged his final view of the world, and was then running away from Vienna to escape from the Hapsburg’s army and to offer to serve Prussia.

Español

Viena de 1913

La obra se concluye a vísperas de la primera guerra mundial por una doble ruptura: ruptura de Freud y de 

20 Abril de 1909, en Viena, un muchacho sin dinero, con aspecto famélico, tiene que hacer noche sobre un banco público del Prater porque no tiene un cuarto. Este día tiene 20 años.

Se llama Adolf Hitler.

La historia va desempeñándose en dos planos distintos que progresivamente se van a entrecruzar: por una parte la obra pone en escena la evolución, durante 4 años, de Adolf, inicialmente inculto e autodidacta, que está llevado a encontrar los componentes extraordinariamente heterogéneos del tejido vienés (la pintura moderna, el psicoanálisis, los cristianos sociales, los marxistas, el racismo biológico) y a elaborar, de manera muy progresiva, el sistema ideológico que va a reinar sobre Europa 20 años después.

Por otra parte, la acción se desarrolla acerca de Freud que, de un lado, psicoanaliza a un joven aristócrata vienés el cual, por su antisemitismo fanático es en cierto modo un doble de Adolf, y que, por otro lado, se enfrenta con un conflicto muy serio con Jung, irresistiblemente atraído por la concepción teórica de un inconsciente ario en oposición con un inconsciente judío.

Jung, y ruptura de Adolf quien, en aquella época, tiene ya su visión final del mundo y se huye de Viena para escapar al ejército de los Habsburg y ponerse al servicio de la Prusia.

Extrait du débat après la lecture publique - Colloque de Gattières

31 juillet 2004 - Organisé par Elisabeth Blanc

INTERVENANT – Peut-on dire que cette pièce parle de la rencontre de deux hommes, Freud et Hitler, avec une ville , Vienne, qu’ils détestent chacun ?

 

Alain Didier-Weill – Oui il s’agit de cette rencontre au sens fort – Tuché – qui peut structurer le destin d’un homme. Si l’on voulait chercher un point commun entre Freud et Hitler on pourrait dire, comme vous venez de le faire, que tous deux, évidemment pour des raisons différentes, détestaient cette ville.

Cette détestation les a poussé l’un et l’autre à fuir cette ville pour des raisons divergentes qui donnaient un sens à leur destin : Freud s’enfuit en 1938 car ses idées, et sa judaïté, l’exposent à la persécution nazie tandis qu’Hitler s’enfuit en 1913, alors qu’il est évident que la première guerre mondiale va éclater. Il veut combatte sous le drapeau prussien car en aucun cas il ne veut servir sous les drapeau des Halsbourg qu’il abhorre.

 

INTERVENANT – Pourquoi ?

 

ADW – Il considère que l’empereur François-Joseph et son administration sont responsables d’avoir laissé Vienne se transformer en une immense Babylone dans laquelle le mélange, rendu possible par l’empire, de multiples nationalités, langues et religions, créait un métissage quasi-incestueux mettant en danger l’identité de la communauté allemande. Ce qui est intéressant pour nous est qu’il identifie métissage et inceste.

Cet état d’esprit, qui le pousse à fuir Vienne en 1913, témoigne d’une évolution qu’on peut interroger de différents points de vue : comment comprendre ce que fut le parcours de ce jeune homme qui arrive à Vienne à 18 ans, enthousiasmé par cette rencontre et qui, à 23 ans, s’enfuit de ce « lupanar » en ayant constitué, en lui, un système de pensées dont il parle peu alors à son entourage : sait-il alors qu’il doit attendre l’heure de son combat à venir (Mein Kampf) pour faire entendre un jour l’idéologie qu’il a secrètement constituée et que, pour l’heure, personne ne veut entendre ?

Toujours est-il qu’il nous laisse cette énigme : lui, qui a 20 ans était un fervent admirateur de la culture allemande et n’était ni un raciste ni un antisémite, s’est trouvé être celui qui en quelques années, forge une idéologie raciste et antisémite qui 20 ans plus tard, règnera sur une grande partie de l’Europe.

En matière d’antisémitisme on peut lui accorder d’avoir inventé quelque chose de nouveau : il a trouvé le moyen d’unifier les trois types de discours antisémites qui avaient cours à Vienne d’une part à travers les deux grands leaders politiques qu’étaient Schoenerer et Lueger et, d’autre part, à travers les publications de Guido Von List.

L’admiration que le jeune Adolf Hitler eut pour ces trois hommes lui permit de concevoir comment il était possible de dépasser ce qui opposait leurs partisans pour pouvoir créer, un jour, un grand parti populaire unifié par l’antisémitisme.

Ce n’était pas évident à Vienne parce qu’il y avait un abîme entre le racisme des pangermanistes autrichiens guidés par Schoenerer, l’anti-judaïsme chrétien  des électeurs de Lueger, maire de la ville, et les fanatiques admirateurs des théories biologiques de Von List sur la « race des seigneurs aryens » admirateurs de la croix gammée.

 

INTERVENANT – Vous dites qu’Hitler est devenu antisémite et qu’initialement il ne l’était pas ?

 

ADW – C’est l’énigme qu’il y a dans le mot « devenir ». A cet égard il me paraît juste d’opposer la notion de « devenir » à celle d’ « advenir » et de traduire par exemple la celèbre sentence de Freud « Wo es war soll ich werden » par « là où c’était j’ai à advenir ». Je veux dire pas là qu’Hitler n’est pas « advenu » à l’antisémitisme mais qu’il est « devenu » antisémite : advenir venir « ad », signifie l’accès à un point de vue d’où la signifiance s’organise de façon absolument autre tandis que l’acte de « devenir » n’implique pas le même genre de discontinuité. S’il implique cependant une discontinuité elle n’est pas du même registre : d’après le témoignage qu’il laisse dans « Mein Kampf » le moment où il bascule dans l’antisémitisme n’est pas – comme dans l’acte d’advenir – l’accès à un état nouveau mais : « la fin du long combat intérieur que j’avais eu à soutenir ».

Le combat intérieur qu’il évoque dans ce passage est celui même de la division que tout sujet peut être conduit à vivre quand il a à faire place en lui à la dialectique du même et du différent, en l’occurrence : « est-ce un juif ? est-ce aussi un allemand ? »

On peut dire que le temps où Hitler parvient à voisiner avec cette dialectique est celui où il manifeste sa gratitude envers le docteur Bloch – médecin de sa mère – où il soutient Gustav Mahler contre les campagne de haine antisémites, où il maintient ses liens avec son ami Neumann, et soutient des créateurs comme Heine, Mandelson et Offenbach. Et puis vient le jour où, d’après le récit donné dans « Mein Kampf », il est traversé par une expérience violente et soudaine où une vision totale du monde s’offre à lui en lui donnant l’accès définitif au sens jusque là caché du monde : il devient antisémite absolu à l’instant où « le juif » devient porteur d’une altérité absolue s’incarnant à travers des visages aussi différents que ceux de Jésus, Marx ou Rothschild.

Je ne souhaiterais pas que l’orientation d’une pensée par un sens unique soit réduite à une interprétation paranoïaque : toute référence psychopathologique pour évoquer l’adhésion à la doctrine nazie me paraît dangereuse ne serait-ce qu’à cause de l’effet rassurant qui se déduit d’une démarche explicative.

Certains proches m’ont reproché de ne pas mettre en évidence que le système idéologique conçu par Hitler se déduisait de tendances perverses ou paranoïaques qui étaient en lui.

Je trouve beaucoup plus inquiétant, beaucoup plus questionnant la conception d’Anna Arendt de la « banalité du mal » : si Adolf Hitler était, avant de devenir ce qu’il est devenu, un SDF banalement moyen, déchiré comme des million de petits bourgeois de son tempss par les contradictions de l’empire, l’énigme du mal s’en trouve renouvelée.

 

INTERVENANT – Quelles étaient ces contradictions ?

 

ADW – L’extraordinaire paradoxe viennois tenait à ce que dans le temps même où des intellectuels – Schnitzler, Zweig, Hofmannsthal, Herzl, Klimt, Schönberg… - prophétisaient sur l’apocalypse qui se préparait, l’illusion d’une vie joyeuse, superficielle, sans état d’âme, était quotidiennement entretenue par les célèbres valses viennoises.

Cette illusion, entretenue par l’administration de l’empereur consistait à croire que la culture, favorisée par l’état, pouvait créer une fraternité entre les multiples composantes nationales de l’empire. La croyance en la possible universalité d’un homme autrichien « supra national » était telle que, pour l’administration, les nationalistes étaient l’ennemi absolu, voir « diabolique » !

Aujourd’hui où nous avons à penser l’Europe nous avons à tirer une expérience de ce que fut l’échec de l’utopie autrichienne.

 

INTERVENANT – Comment Freud vécut-il ces contradictions ?

 

ADW - La singularité de Freud fut d'être exposé à des paradoxes qui ne le clivèrent pas – comme la plupart de ses contemporains - pour autant qu'il fut mis en position de les intégrer sans refoulement, de les dépasser en passant un nouveau message.

Certaines des contradictions qu'il reçut étaient propres à l'histoire même de Vienne. Contrairement à Paris, Vienne n'ayant pas connu la victoire du mouvement révolutionnaire de 1848, se trouve devenir le lieu d'un rapport inédit entre les valeurs aristocratiques issues de la contre-réforme catholique et l'esprit des lumières porté par la bourgeoisie libérale montante.

Tout se passe comme si l'empire, pour maintenir l'absence de conflit révolutionnaire entre ces deux types de valeur, va innover un nouveau type de rapport entre la culture du mot et la culture de la grâce : la culture du mot c'est le champ des droits de l'homme, de la morale vertueuse, de la raison qui discrimine et de la science physico-chimique qui dissèque la matière . La culture aristocratique de la grâce est le champ du religieux et de l'esthétique baroque qui prédispose l'aristocrate autrichien - contrairement au rigide aristocrate prussien protestant - à vivre dans le champ de la jouissance, de l'élégance raffinée et sensuelle qui s'épanouit dans le geste gracieux, exalté dans ces lieux d'expression du baroque que sont le théâtre et l'opéra.

L'efficacité baroque s'oppose au classicisme français en introduisant la présence d'un continuum entre l'esprit et la matière : ce continuum, autorisé de façon laïque par l'art, trouve sa justification religieuse dans la transsubstantiation rituelle de l'hostie.

La grande innovation viennoise tient à ce que les valeurs bourgeoises de la raison et les valeurs esthétiques aristocratiques, continuent à s'affronter sur le plan politique alors qu'elles cessent de le faire sur le plan de la culture : d'un côté le bourgeois libéral va acquérir la sensualité aristocratique par l'intermédiaire de l'art, de l'autre le gentilhomme en fréquentant la faculté, va faire le chemin inverse et ne pas se contenter – comme les petits marquis de Molière - d'une jouissance ridicule car, privée de culture scientifique.

N'est-ce pas cette articulation nouvelle en Europe entre la culture du mot et la culture de la grâce, qui donnera à Freud l'occasion d'articuler qu'au sein de l'obscurité de la jouissance, au sein de ce que la continuité à d'impensable, la clarté du mot peut se faire entendre ? et qu'inversement au sein de la clarté des lumières, quelque chose résiste,  le réel pulsionnel,  à un éclaircissement  définitif par la raison ?

Avec son invention de la pulsion Freud établit une rupture radicale avec la conception métaphysique opposant de façon dualiste l'esprit à la matière : la pulsion initie à la notion d'un point d'unité entre eux puisque l'excitation pulsionnelle issue du corps trouve un délégué psychique dans l'esprit. Ce délégué psychique –le représentant représentatif- prend en charge le caractère infiniment continu (l'excitation constante) de la pulsion pour l'introduire, en la trouant, dans la chaîne inconsciente des représentations discontinues.

C'est au nom de cette dialectique par laquelle cessait de s'opposer de façon métaphysique l'impensable au pensable que T. Mann voyait dans la psychanalyse l'héritière des lumières du XVIIIème et du romantisme du XIXème siècle. Il considérait, à cet égard, que la psychanalyse aurait pu lutter, plus efficacement qu'elle ne le fît, contre ce romantisme perverti qu'était le fascisme en mettant en évidence que le legs romantique pouvait être reçu sans haïr pour autant - comme le faisait le fascisme - l'esprit des lumières.